Pourquoi le juste souffre-t-il ?
Il y a des questions qui ne naissent pas de la curiosité, mais de l’expérience.
Voir une personne droite frappée par la maladie, une fidélité qui n’empêche pas l’échec, une prière sincère qui semble rester sans réponse, fait surgir une question difficile : pourquoi ?
La Bible ne fuit pas cette question. Elle ne la moralise pas, ne l’explique pas trop vite, ne la fait pas taire. Elle la laisse être posée, parfois avec colère, parfois avec larmes, parfois dans le silence.
Entrer dans ce questionnement, ce n’est pas chercher une explication immédiate. C’est accepter de marcher avec les textes bibliques au cœur de la souffrance, sans masque, mais sans perdre Dieu de vue.
Si cette question te touche personnellement, sache que la Bible a été écrite aussi pour cela.
« Pourquoi donnes-tu la lumière à celui qui souffre ? » Job 3,20
Job le cri du juste
Quand tout s’effondre sans raison
Job est présenté comme un homme juste, droit et fidèle. Rien ne le distingue par une faute cachée ou un péché secret. Et pourtant, tout s’écroule : ses biens, ses enfants, sa santé.
Aucune explication n’est donnée. Ni à Job, ni au lecteur. Le récit commence par une injustice brute, sans cause apparente.
Le silence, puis le cri
Job ne parle pas immédiatement. Il s’assied dans la poussière, déchire ses vêtements, se tait. Ce silence est déjà une prière.
Puis le cri surgit : pourquoi être né ? pourquoi vivre pour souffrir ? Job ne parle pas sur Dieu, il parle à Dieu. Son cri est celui d’une fidélité blessée.
Parler à Dieu sans détour
Les paroles de Job sont dures, parfois déroutantes. Il accuse, interroge, proteste. Il ne cherche pas à être poli, mais à être vrai.
La Bible montre ici que le cri n’est pas une rupture de la foi, mais une manière radicale de rester en relation avec Dieu.
Les amis et les réponses faciles
Les amis de Job veulent aider. Ils défendent une logique rassurante : si Dieu est juste, alors la souffrance est forcément une punition.
Job refuse cette explication. Il sait qu’elle ne correspond pas à sa vie. Le texte montre que des paroles religieuses peuvent devenir violentes lorsqu’elles écrasent l’expérience réelle.
Le silence de Dieu et sa parole
Longtemps, Dieu se tait. Ce silence est peut-être l’épreuve la plus dure. Quand Dieu parle enfin, il ne donne pas le « pourquoi ».
Il ouvre un autre horizon : la grandeur du monde, sa complexité, sa fragilité. La réponse n’est pas une explication, mais une présence retrouvée.
Une relation plutôt qu’une explication
Dieu reconnaît que Job a parlé juste, mieux que ses amis. Non parce qu’il avait réponse à tout, mais parce qu’il a parlé sans masque.
Job ne reçoit pas une solution au mystère de la souffrance. Il retrouve une relation vivante. Et cela suffit à transformer son regard.
Et moi, quand je souffre sans comprendre, est-ce que j’ose encore parler à Dieu comme Job l’a fait ?
Les prophètes : la souffrance comme conséquence de la fidélité
Le prophète n’est pas d’abord un devin ni un prédicateur de malheur. Il est un homme ou une femme appelé à porter une parole de Dieu, souvent à contre-courant, souvent dérangeante. Et très vite, une réalité s’impose : dire la vérité a un prix.
- Une fidélité qui expose : Les prophètes ne souffrent pas parce qu’ils auraient mal agi. Ils souffrent parce qu’ils ont été fidèles.
- Ils dénoncent l’injustice quand elle est devenue normale : Ils rappellent l’alliance quand elle est oubliée. Ils parlent au nom de Dieu quand le peuple préférerait ne pas entendre.
Et cette parole les met en danger.
La Bible ne cache rien de cette violence-là. Elle la raconte avec une lucidité impressionnante.
Jérémie : la fidélité jusqu’à l’épuisement
Jérémie est appelé très jeune. Il reçoit une mission difficile : parler au nom de Dieu à un peuple qui ne veut plus écouter. Très vite, sa parole dérange.
Moqué, insulté, rejeté par les siens, emprisonné, jeté dans une citerne, Jérémie devient étranger au milieu de son propre peuple. Il souffre non parce qu’il aurait mal agi, mais parce qu’il refuse de se taire.
Il ose dire à Dieu sa détresse : « Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire. » Sa souffrance n’est pas une punition, mais le prix d’une parole fidèle portée jusqu’au bout.
Élie : le prophète découragé
Élie affronte les faux prophètes et défend la fidélité au Dieu vivant. Mais après l’épreuve, il se retrouve seul, traqué, épuisé. Il fuit au désert et demande la mort.
Cette scène bouleversante montre que la fidélité ne protège pas de l’effondrement intérieur. Même le prophète le plus courageux peut connaître la peur, le découragement et le désir de fuir.
Dieu ne le condamne pas. Il le rejoint dans le silence, la fatigue et la fragilité, rappelant que la fidélité n’est pas une performance, mais une relation à traverser.
Amos et les prophètes rejetés
Amos est menacé, sommé de se taire. On lui reproche de troubler l’ordre établi, de dénoncer l’injustice, de déranger une société qui s’accommode de ses déséquilibres.
Beaucoup de prophètes connaissent ce rejet. Leur parole met en lumière ce que l’on préférerait garder dans l’ombre. Leur souffrance vient de l’injustice des hommes, de la violence des systèmes, et de la résistance à la vérité.
La Bible montre ainsi que la souffrance du juste peut être le signe d’une parole juste dans un monde qui ne veut pas l’entendre.
Avec les prophètes, la Bible renverse une idée profondément ancrée : la fidélité à Dieu ne garantit ni le succès, ni la reconnaissance, ni le confort.
Au contraire, elle peut exposer :
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au rejet,
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à l’incompréhension,
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à la solitude.
La souffrance du juste n’est donc pas toujours à expliquer, ni à corriger. Elle peut être le signe d’une parole juste dans un monde qui ne veut pas l’entendre.
Les psaumes de plainte
Il existe dans la Bible des prières qui ne cherchent pas à rassurer. Des prières qui ne commencent pas par la louange, ni par la confiance, ni par la certitude.
Ce sont les psaumes de plainte.
Ils naissent quand la vie fait mal, quand Dieu semble loin, quand la foi ne tient plus que par un fil. Et pourtant, ces psaumes sont au cœur même de la prière biblique.
Une parole donnée à la souffrance
Les psaumes de plainte donnent des mots à ce qui fait mal : la peur, l’injustice, la solitude, l’abandon. Ils naissent quand la vie devient trop lourde à porter.
« Jusqu’à quand, Seigneur, m’oublieras-tu ? » (Ps 13,2)
Une prière sans masque
Le psalmiste ne cherche pas à bien prier, mais à prier vrai. Il n’embellit pas sa foi et n’adoucit pas sa douleur. Il parle à Dieu tel qu’il est, là où il en est.
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Ps 22,2)
« Jusqu’à quand ? »
Cette question revient sans cesse. Elle met en tension la promesse de Dieu et la réalité vécue. Le croyant ose dire que ce qu’il vit ne correspond pas à ce qu’il espère.
« Jusqu’à quand cacheras-tu ton visage ? » (Ps 13,2)
Une foi qui tient par la parole
Dans certains psaumes, rien ne change. Il n’y a pas de réponse visible, pas de miracle. Et pourtant, la prière a lieu.
Parler à Dieu empêche le silence total et refuse que la souffrance ait le dernier mot.
De la plainte à la confiance
Certains psaumes se terminent par une parole de confiance ou de louange. Non parce que tout est réglé, mais parce que quelque chose a bougé intérieurement.
« Moi, je compte sur ton amour » (Ps 13,6)
Une prière pour tous les temps
Les psaumes de plainte deviennent la prière de tout un peuple. Ils sont relus et chantés quand on ne trouve plus ses propres mots.
Ils permettent de prier quand la fatigue ou la douleur empêchent de le faire seul.