Que devient Marie après la Croix ?

Dormition et Assomption : le mystère d’une présence cachée


Le silence des Écritures

Après la Passion du Christ, Marie disparaît presque entièrement du récit biblique.
Elle est encore présente au Cénacle avec les apôtres, dans l’attente de l’Esprit (Ac 1,14), puis le texte se tait.
Aucun évangile ne rapporte ses dernières années, sa mort, ni la manière dont s’achève son chemin terrestre.
Cette discrétion peut surprendre, mais elle rappelle que l’Écriture reste centrée sur le mystère du Christ et la naissance de l’Église, laissant dans l’ombre bien des aspects de la vie des premiers croyants.

Un silence habité

Ce silence n’est pourtant pas un vide.
Il devient un lieu de contemplation où la mémoire vivante de l’Église prend le relais : la prière liturgique, la méditation des fidèles et la Tradition ont peu à peu cherché des mots pour dire l’espérance liée à celle qui a porté le Sauveur.
C’est dans cet espace que se sont développées deux expressions complémentaires d’un même mystère :
- La Dormition, qui évoque le passage paisible de Marie
- l’Assomption, qui contemple son entrée dans la gloire de Dieu.


Ce que dit la Bible… et ce qu’elle ne dit pas

Une présence réelle mais discrète

Les Écritures ne décrivent jamais la fin terrestre de Marie. Cela peut surprendre, mais les évangiles ne cherchent pas à raconter la vie complète des disciples : leur centre est le Christ.

Après la Croix :

  • Marie devient la mère confiée au disciple bien-aimé (Jn 19).

  • Elle est présente dans la prière de l’Église naissante (Ac 1).

  • Puis elle entre dans un silence total.

Ce silence a nourri très tôt une question chez les chrétiens : comment celle qui a porté le Verbe incarné a-t-elle achevé sa vie terrestre ?

Une lecture symbolique plutôt qu’historique

Certains passages bibliques ont été relus à la lumière de la foi mariale :

  • la femme “revêtue de soleil” (Apocalypse 12, 1),

  • la promesse d’une résurrection déjà accomplie.

Ces textes ne racontent pas directement l’Assomption, mais ils ont servi de langage  pour exprimer ce mystère.


La Dormition : la mémoire ancienne de l’Église

Le sens du mot

“Dormition” signifie littéralement “endormissement”. Dans la tradition chrétienne orientale, Marie ne disparaît pas brutalement : elle s’endort dans la paix de Dieu.

Les récits anciens

À partir des IVe-VIe siècles apparaissent des textes appelés Transitus Mariae. Ils ne sont pas considérés comme des sources historiques 100% fiables, mais ils témoignent d’une foi déjà largement partagée.

On y retrouve plusieurs thèmes :

  • Marie pressent la fin de sa vie terrestre.

  • Les apôtres sont réunis autour d’elle.

  • Le Christ vient accueillir son âme.

  • Son tombeau est trouvé vide.

Ces textes ne sont pas des témoignages historiques au sens strict ; ils reflètent surtout la manière dont les premiers chrétiens ont prié et médité ce mystère, cherchant des images pour dire une espérance plus grande que le récit lui-même.

Une théologie du passage

Dans la vision orientale :

  • Marie partage pleinement la condition humaine.

  • Elle passe par la mort comme son Fils.

  • Sa Dormition n’est pas une fin, mais un passage vers la gloire.

La mort n’est pas niée : elle est transfigurée.


L’Assomption : la foi proclamée par l’Église

Une définition tardive

En 1950, le pape Pie XII proclame solennellement le dogme de l’Assomption : Marie, au terme de sa vie terrestre, est élevée corps et âme dans la gloire céleste.

Ce point est essentiel : la proclamation ne crée pas une nouvelle croyance, elle reconnaît officiellement une foi vécue depuis des siècles dans la liturgie.

Pourquoi parler d’“Assomption” ?

Contrairement à l’Ascension du Christ, Marie n’est pas glorifiée par sa propre puissance. Elle est élevée par Dieu. Toute sa vie reste marquée par la grâce reçue.

Trois grandes raisons théologiques sont avancées :

  • Son union unique avec le Christ.

  • Sa participation anticipée à la résurrection promise à tous.

  • Son rôle comme signe d’espérance pour l’humanité.

La question de sa mort

Le dogme entretient une certaine ambiguïté sur la mot de Marie (à la fin du cours de sa vie terrestre,...) 
Cette discrétion permet de rejoindre les deux traditions :

  • l’Orient insiste sur la Dormition,

  • l’Occident souligne l’élévation glorieuse.


Dormition et Assomption : deux mots pour un même mystère

Ces deux expressions ne s’opposent pas.

La Dormition contemple le moment du passage.
L’Assomption contemple l’accomplissement.

L’une regarde la fin terrestre de Marie, l’autre son entrée dans la gloire.

Ensemble, elles dessinent une vision complète :

  • Une vie humaine vécue jusqu’au bout,

  • Une destinée transfigurée par Dieu.


Que disent les Pères de l’Église sur la Dormition et l’Assomption ?

Lorsque la Bible se fait discrète sur la fin terrestre de Marie, la foi chrétienne ne s’est pas arrêtée au silence. Dès les premiers siècles, des évêques, prédicateurs et théologiens ont cherché à méditer ce mystère à partir de la prière de l’Église et de la contemplation du Christ. Leurs homélies et leurs écrits ne remplacent pas l’Écriture, mais ils en prolongent la réflexion et témoignent de la manière dont les premiers chrétiens comprenaient la Dormition et la glorification de Marie.

Écouter les Pères de l’Église, ce n’est pas chercher des récits historiques précis. C’est entrer dans une tradition vivante, où la théologie se fait prière et où les images bibliques deviennent langage pour dire l’espérance : celle d’une vie humaine appelée, elle aussi, à la résurrection et à la gloire.


Accueillir le silence

Dès le IVᵉ siècle, certains Pères reconnaissent humblement que la Bible ne décrit pas la fin de Marie. Dans son Panarion (Livre III, hérésie 78), Épiphane de Salamine souligne cette discrétion des Écritures et invite à ne pas dépasser ce qui est révélé.

« Personne ne connaît sa fin. L’Écriture a gardé le silence à cause de la grandeur du prodige. »
« Soit elle est morte, soit elle n’est pas morte : Dieu seul le sait. »

Cette parole ancienne ouvre un espace de foi : le mystère n’est pas imposé, il est accueilli avec respect.

La prière devient mémoire

Avec le temps, la prière de l’Église commence à donner des mots à ce silence. Dans son Encomium in Dormitionem Sanctissimae Deiparae, Modeste de Jérusalem évoque déjà la proximité de Marie avec le Seigneur.

« Le Seigneur la prit auprès de lui, afin que là où il est, là aussi soit celle qui l’a engendré. »

Quelques décennies plus tard, André de Crète, dans sa Première homélie sur la Dormition, donne à cette mémoire une dimension presque poétique.

« Aujourd’hui la Vierge s’avance vers la vie, elle qui enfanta l’Auteur de la vie. »
« La terre remet au ciel celle qu’elle avait reçue comme un ciel vivant. »

Comprendre le mystère

Au VIIᵉ siècle, une grande synthèse théologique apparaît avec Jean Damascène, dont les Homélies sur la Dormition deviennent une référence majeure. En méditant le mystère du Christ, il contemple Marie comme l’Arche vivante introduite dans la gloire de Dieu.

« Il fallait que celle qui avait porté le Créateur dans son sein habite dans les demeures divines. »
« Aujourd’hui l’Arche sainte et animée du Dieu vivant est introduite dans le temple du Seigneur. »

Contempler la gloire

Dans son Homélie sur la Dormition, Germain de Constantinople parle d’un passage vers la vie plus que d’une disparition.

« Tu n’as pas abandonné le monde, ô Mère de Dieu, mais tu es passée vers la vie. »

En Occident, Grégoire de Tours, dans De gloria martyrum, évoque lui aussi la tradition d’une élévation du corps de la Vierge.

« Le Seigneur ordonna que le saint corps fût porté sur une nuée dans le paradis. »

Pourquoi ce mystère est si important aujourd’hui ?

Parler de la Dormition et de l’Assomption, ce n’est pas seulement évoquer une tradition ancienne. C’est contempler ce que devient une existence entièrement ouverte à Dieu.

Marie n’est pas retirée du monde pour être éloignée des hommes. Elle devient au contraire une image de ce que toute vie humaine est appelée à devenir : un corps et une âme appelés à la communion éternelle.

Elle n’est pas une exception qui écrase, mais une promesse qui ouvre un chemin.


Conclusion : Marie, la femme du silence

Après la Croix, Marie ne prononce plus de paroles dans l’Écriture. Celle qui avait répondu par son « oui » au commencement du mystère semble désormais se retirer dans une présence silencieuse. Son témoignage ne passe plus par des mots, mais par une fidélité intérieure, comme une prière cachée au cœur de l’Église naissante. Ce silence n’est pas une absence : il devient un espace où la foi apprend à contempler plutôt qu’à expliquer.

Peu à peu, la Tradition chrétienne a cherché des mots pour approcher ce mystère sans le réduire. Deux expressions se sont imposées, comme deux regards portés sur une même lumière : la Dormition et l’Assomption. La Dormition évoque le repos paisible de celle qui a tout remis entre les mains de Dieu, le passage humble d’une vie entièrement offerte. L’Assomption, elle, ouvre le regard vers l’accomplissement : Marie élevée dans la gloire, non par sa propre force, mais par la grâce de Celui qu’elle a porté.

Ainsi, le silence de Marie après la Croix ne marque pas une disparition, mais une transformation. Elle devient la femme du seuil, déjà entrée dans la promesse que l’humanité entière reçoit dans le Christ. Loin d’éloigner les croyants, ce mystère la rend plus proche encore : première des disciples, elle marche en avant comme un signe d’espérance. Dans la lumière où elle est accueillie, se dessine déjà la destinée à laquelle tout cœur humain est appelé — une vie transfigurée, gardée en Dieu pour toujours.