La ville retient son souffle

Une Pâque sous surveillance

Le soir descend sur le Temple de Jérusalem comme une chape chaude. La pierre conserve la lumière du jour, et la foule, elle, semble incapable de se calmer. Des voix montent de partout, mêlées aux cris des bêtes et au froissement des pas. Jérusalem vit trop vite, trop fort.

Une famille avance lentement. Le père ouvre la marche, attentif, le regard usé par les kilomètres et la vigilance. La mère tient l’enfant par la main. Le plus grand s’arrête, bouche entrouverte, happé par l’immensité.

Ne t’éloigne pas.

L’enfant leva les yeux, impressionné.

C’est là… que Dieu habite ?

Le père hésita une seconde.

Il y fait demeurer son Nom, répondit-il enfin. C’est pour cela que nous sommes venus.

Ils s’arrêtent près des étals. Les marchands crient sans relâche, la voix solide, rodée. Des colombes, des agneaux, des balances qui claquent.

— Agneaux pour la Pâque ! Sans défaut !

Des colombes pures !

Le père examine la bête. Un détail le fait froncer les sourcils.

Regarde, dit-il au marchand. Elle boite.

Le marchand sourit, rassurant, pressé.

À peine. Rien que l’œil ne remarque vraiment.

Et le prix ?

La fête approche mon ami, la place est chère

La mère murmura, sans lever les yeux :

Dieu voit.

Le marchand esquissa un sourire bref.

Et le Temple aussi.

Le prix est élevé. Trop élevé. Mais la Pâque n’attend pas. Le père paye en ravalant sa colère

Allons-y, dit-il simplement.

Sous les portiques, à l’écart de la foule, les prêtres observent la cour d’un œil inquiet en parlant à voix basse.

Ils ont vu cela d’autres années, bien sûr, mais quelque chose diffère. Une tension. Un fil tendu qui pourrait rompre.

Il y a trop de monde.

Il y en a toujours à la Pâque.

Pas comme cette année.

Un autre s’approcha.

On parle beaucoup d’un Galiléen.

Un silence. Puis un nom est glissé, comme s'il ne fallait pas le prononcer trop fort

Jésus…

Il attire les foules, poursuivit le prêtre. Il parle trop.

— Et surtout, il est à Jérusalem.

Avec qui ?

Ses disciples, des pauvres, des exaltés

Des gens qui croient que la liberté est proche, soupira l’un.

Si la foule s’échauffe, dit un autre, les Romains interviendront.

Et c’est sur nous que cela retombera.

La Pâque célèbre la libération, murmura quelqu’un.

Justement, répondit un autre. C’est bien ce qui fait peur, tu sais que les Romains n'aiment pas ça !

Au-dessus de la cour, les soldats romains surveillent. Désabusés et déjà épuisés, ils plaisantent pour tromper l’ennui et la crainte.

Regarde-moi cette foule, lança l’un.

Je la regarde. Et je compte les issues, répondit l’autre.

Les Zélotes sont là, j’en suis sûr.

Ils sont toujours là.

Le centurion, silencieux jusque-là, observe longuement.

Et cet agitateur ? demanda-t-il.

Ce Jésus ? Avec sa bande de pouilleux ?

Le centurion serre les mâchoires.

Ce sont souvent ceux qui n’ont rien qui mettent le feu.

Il marque une pause.

Si ça dégénère, on frappera vite et fort. Et sans hésiter, je compte sur vous.

La nuit tombe à présent. Les torches s’allument une à une. Les prières montent, lourdes, presque fiévreuses.

La famille s’arrête. La mère murmure :

Cette nuit est différente, ne trouves-tu pas ?

Le père regarde autour de lui, la foule, le Temple, les soldats.

Oui, dit-il enfin. Je le sens aussi.

Quelque part, dans la masse humaine, un murmure circule déjà. Un nom passe de bouche en bouche.

Jérusalem écoute battre son propre cœur ...et retient son souffle.