La lettre aux Galates : la liberté des enfants de Dieu

Le plus grand mensonge spirituel est de croire que l’amour de Dieu doit se mériter.
La lettre aux Galates est l’un des écrits les plus passionnés de saint Paul. On y découvre un apôtre inquiet, bouleversé et déterminé, qui écrit comme un père voyant ses enfants s’éloigner de l’essentiel. Cette courte lettre porte une intensité rare, parce que Paul est convaincu que le cœur même de l’Évangile est en jeu. Depuis vingt siècles, elle demeure l’un des plus grands textes chrétiens sur la liberté, la grâce et la relation avec Dieu.

Une lettre écrite dans l’urgence

La lettre aux Galates est née d’une crise. Paul apprend que les communautés qu’il a évangélisées s’éloignent rapidement du message qu’il leur a annoncé. Son écriture devient alors celle d’un homme qui voit l’Évangile menacé dans son cœur même.

Pourquoi Paul écrit-il aux Galates ?

Paul écrit aux Églises de Galatie après avoir reçu des nouvelles profondément inquiétantes. Des prédicateurs sont passés après lui et affirment que la foi au Christ ne suffit pas. Selon eux, les croyants venus du paganisme doivent aussi observer certaines prescriptions de la Loi juive, en particulier la circoncision, pour appartenir pleinement au peuple de Dieu.

Pour Paul, cette question est bien plus grave qu’un désaccord disciplinaire. Il ne s’agit pas de savoir quelles pratiques sont les plus fidèles à la tradition. Il s’agit de savoir ce qu’est réellement l’Évangile. Si le salut dépend encore de l’observance de la Loi, alors la grâce du Christ n’est plus un don gratuit ; elle devient une aide ajoutée à nos propres mérites.

C’est pourquoi la lettre s’ouvre sans les longues actions de grâce habituelles. Paul entre immédiatement dans le conflit. Il écrit : « Je m’étonne que vous vous détourniez si vite de celui qui vous a appelés par la grâce du Christ » (Ga 1,6).

Le ton est celui d’un père spirituel blessé. Paul ne parle pas à des adversaires lointains ; il parle à des communautés qu’il aime profondément. Il les voit abandonner ce qui leur a donné la vie, et cette souffrance traverse toute la lettre.

Cette urgence donne à Galates une intensité unique. Paul n’écrit pas pour développer une théorie. Il écrit parce qu’il croit que des chrétiens risquent de perdre la liberté que le Christ leur a donnée.

L’Évangile est-il en train d’être déformé ?

L’accusation de Paul est d’une gravité exceptionnelle. Les Galates ne sont pas simplement en train d’ajouter quelques pratiques religieuses à leur vie chrétienne. Ils sont, selon lui, en train de changer d’Évangile.

Il écrit des paroles d’une force saisissante : « Il n’y a pas un autre Évangile ; il y a seulement des gens qui vous troublent et qui veulent renverser l’Évangile du Christ » (Ga 1,7).

Pourquoi une telle réaction ? Parce que Paul voit apparaître une logique qui transforme la foi. L’Évangile annonce que Dieu sauve gratuitement par le Christ. Les nouveaux prédicateurs laissent entendre qu’il faut compléter cette œuvre par l’observance de la Loi. La grâce cesse alors d’être première ; elle devient conditionnelle.

Paul comprend que le danger est spirituel avant d’être moral. Dès que l’homme pense devoir gagner l’amour de Dieu, il cesse de vivre comme un fils et recommence à vivre comme un esclave. La relation avec Dieu est remplacée par une logique de mérite.

L’apôtre va jusqu’à déclarer : « Si quelqu’un vous annonce un Évangile différent de celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ! » (Ga 1,9). Cette formule est choquante, mais elle révèle l’importance de l’enjeu. Paul ne défend pas son prestige personnel. Il défend la vérité de l’Évangile, parce qu’il sait que c’est cette vérité qui rend libre.

Toute la lettre sera portée par cette conviction. Le christianisme n’est pas une religion où l’homme monte vers Dieu par ses œuvres ; il est l’histoire d’un Dieu qui vient vers l’homme par grâce.

La confrontation avec Pierre à Antioche

Pour montrer que l’enjeu concerne toute l’Église, Paul raconte un épisode étonnant : sa confrontation publique avec Pierre à Antioche. Ce récit est d’une grande importance, parce qu’il révèle que même les plus grands apôtres ont dû apprendre les conséquences de l’Évangile.

Au début, Pierre partage librement la table des chrétiens venus du paganisme. Mais lorsque des croyants d’origine juive arrivent, il prend ses distances. Son attitude crée une séparation entre les membres de la communauté.

Paul réagit immédiatement : « Je me suis opposé à lui ouvertement, parce qu’il était dans son tort » (Ga 2,11). Cette scène est saisissante. Paul reprend Pierre, non parce qu’il rejette son autorité, mais parce que le comportement de Pierre contredit la vérité de l’Évangile.

Le problème n’est pas seulement disciplinaire. En refusant de manger avec les païens, Pierre laisse entendre qu’ils sont des croyants de seconde catégorie. La communion est brisée. Or, si le Christ a justifié Juifs et païens par la foi, aucune barrière ne peut être rétablie entre eux.

Paul formule alors l’une des affirmations centrales de toute la lettre : « Nous savons que l’homme n’est pas justifié par les œuvres de la Loi, mais seulement par la foi en Jésus Christ » (Ga 2,16).

Cette confrontation montre que la liberté chrétienne n’est pas une idée abstraite. Elle touche la manière de vivre ensemble, de partager la table, de regarder les autres et de reconnaître en eux des frères. L’Évangile transforme les relations autant que les consciences.

En racontant cet épisode, Paul montre que la vérité de l’Évangile est plus grande que les personnes. Même les apôtres doivent se laisser convertir par la grâce qu’ils annoncent.

La foi ou les œuvres de la Loi ?

Paul entre maintenant au cœur du conflit. Les Galates pensent qu’il faut ajouter quelque chose au Christ pour être pleinement sauvés. Paul leur répond que la foi n’est pas un complément à la grâce : elle est l’accueil de ce que Dieu donne gratuitement.

La justification par la foi

Paul pose une question d’une étonnante simplicité : comment avez-vous reçu l’Esprit ? Était-ce parce que vous avez observé la Loi, ou parce que vous avez accueilli l’Évangile avec foi ? Cette question oblige les Galates à revenir à leur propre expérience. Leur vie a changé lorsqu’ils ont rencontré le Christ, non lorsqu’ils ont accompli des prescriptions particulières.

C’est pourquoi Paul affirme avec force : « Nous savons que l’homme n’est pas justifié par les œuvres de la Loi, mais seulement par la foi en Jésus Christ » (Ga 2,16). Pour lui, la justification est un acte de Dieu qui rétablit la relation avec l’homme. Elle ne récompense pas une performance religieuse ; elle est le commencement d’une vie nouvelle.

L’erreur des Galates est de croire que la grâce doit être complétée par leurs propres mérites. Paul voit dans cette logique un retour à l’esclavage. Si le salut dépend de ce que nous faisons, alors nous vivons toujours dans l’inquiétude de ne jamais en faire assez. La relation avec Dieu devient une course sans fin.

La foi, au contraire, est un acte de confiance. Elle consiste à recevoir ce que Dieu accomplit dans le Christ. Elle ne dispense pas de vivre une vie sainte, mais elle rappelle que cette vie est une réponse à la grâce, non sa condition.

Paul ira jusqu’à écrire : « Si la justice s’obtient par la Loi, alors le Christ est mort pour rien » (Ga 2,21). Cette phrase révèle toute la radicalité de Galates. Ajouter la Loi au Christ, ce n’est pas enrichir l’Évangile ; c’est en obscurcir le cœur. Le salut est un don, ou il cesse d’être l’Évangile.

Abraham : le croyant avant la Loi

Pour démontrer que la foi est première, Paul se tourne vers Abraham. Son argument est décisif : Abraham a été déclaré juste avant que la Loi de Moïse n’existe. Si le père du peuple d’Israël a été justifié par la foi, alors le salut ne peut pas dépendre essentiellement de la Loi.

Paul cite la Genèse : « Abraham eut foi en Dieu, et cela lui fut compté comme justice » (Ga 3,6). Abraham ne reçoit pas la promesse parce qu’il a parfaitement observé une législation. Il la reçoit parce qu’il fait confiance à Dieu. Sa foi ouvre un avenir que rien, humainement, ne pouvait garantir.

Cette lecture permet à Paul de montrer que les véritables descendants d’Abraham ne sont pas seulement ceux qui partagent son origine, mais ceux qui partagent sa foi. Il écrit : « Ceux qui se réclament de la foi, ceux-là sont fils d’Abraham » (Ga 3,7).

L’importance d’Abraham est immense. Il devient le point de rencontre entre Israël et les nations. Les païens qui croient au Christ ne sont pas des croyants de seconde catégorie ; ils entrent dans la bénédiction promise dès l’origine.

Paul insiste sur un point essentiel : la promesse précède la Loi. Dieu s’engage librement envers Abraham avant toute prescription. Cela signifie que le fondement du salut est une promesse d’amour, non un contrat fondé sur les mérites.

En contemplant Abraham, Paul invite les Galates à revenir à la confiance. La foi n’est pas une simple adhésion intellectuelle ; elle est l’abandon confiant à la parole de Dieu, celui qui ouvre la liberté des enfants de la promesse.

Pourquoi la Loi a-t-elle été donnée ?

Si la foi est première, une question demeure : pourquoi Dieu a-t-il donné la Loi ? Paul ne répond pas en opposant brutalement la Loi et l’Évangile. Il cherche à montrer leur place respective dans l’histoire du salut.

La Loi a été donnée pour préparer le peuple à la venue du Christ. Elle révèle le péché, elle éduque, elle protège, elle conduit progressivement vers l’accomplissement. Mais elle ne peut pas communiquer la vie nouvelle. Paul écrit : « La Loi a été notre pédagogue jusqu’au Christ » (Ga 3,24).

L’image est éclairante. Dans le monde antique, le pédagogue accompagne l’enfant, le guide et le protège, mais il ne demeure pas son maître pour toujours. La Loi a joué ce rôle dans l’histoire d’Israël : elle a préparé le chemin.

Le drame des Galates est de vouloir revenir sous la tutelle alors que le temps de la filiation est arrivé. Ce serait comme si un héritier adulte voulait redevenir un enfant. Avec le Christ, une étape nouvelle s’est ouverte. La promesse est accomplie, et l’homme est appelé à vivre dans une relation nouvelle avec Dieu.

Paul peut alors écrire : « Vous tous, en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ » (Ga 3,27). Le baptême introduit dans une identité nouvelle qui dépasse toutes les distinctions fondamentales de l’époque : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3,28).

La Loi a conduit jusqu’au Christ ; le Christ conduit jusqu’à la liberté. Paul prépare ainsi le cœur de sa lettre : nous ne sommes plus des serviteurs vivant sous une tutelle, mais des fils appelés à vivre dans la maison du Père.

Vous êtes fils de Dieu

Après avoir montré que la foi est première et que la Loi ne peut pas donner la vie, Paul révèle le cœur de l’Évangile. Le Christ n’est pas venu seulement nous pardonner ; il est venu nous faire entrer dans une relation nouvelle avec Dieu. La liberté chrétienne prend ici son nom le plus profond : la filiation.

De l’esclavage à la filiation

Paul utilise une image très forte : celle de l’enfant devenu héritier. Tant que l’héritier est mineur, il vit sous une tutelle. Il dépend de règles, de gardiens et d’éducateurs. Il appartient à la maison, mais il ne possède pas encore la liberté d’un fils adulte.

Pour Paul, cette image décrit la situation de l’humanité avant le Christ. La Loi a accompagné le peuple de Dieu, elle l’a préparé, elle l’a protégé, mais elle ne pouvait pas donner la pleine communion. L’homme demeurait comme un héritier encore sous tutelle.

Puis vient le moment décisif : « Lorsque les temps furent accomplis, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, né sous la Loi, afin de racheter ceux qui étaient sous la Loi, pour que nous recevions l’adoption filiale » (Ga 4,4-5).

Cette phrase est l’une des plus belles de tout le Nouveau Testament. Le but de l’Incarnation n’est pas seulement de nous délivrer d’une situation ; il est de nous faire entrer dans une relation. Le Christ vient nous arracher à l’esclavage pour nous introduire dans la maison du Père.

Le contraste est saisissant. L’esclave obéit par crainte ; le fils agit dans la confiance. L’esclave cherche à gagner sa place ; le fils la reçoit comme un héritage. L’esclave vit dans l’incertitude ; le fils sait qu’il appartient déjà à la maison.

Paul veut faire comprendre aux Galates qu’ils sont en train d’abandonner cette identité. En revenant à une logique de mérite, ils recommencent à vivre comme des serviteurs alors que Dieu les appelle à vivre comme des fils.

« Abba, Père »

Le sommet de la lettre se trouve dans une phrase d’une profondeur extraordinaire : « Parce que vous êtes des fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie : Abba, Père ! » (Ga 4,6).

Tout est contenu dans cette parole. Paul ne dit pas que nous essayons de devenir fils. Il affirme que nous le sommes déjà. L’Esprit ne vient pas créer une identité encore absente ; il vient révéler et faire vivre une filiation déjà donnée dans le Christ.

Le mot « Abba » est celui que Jésus lui-même adresse à son Père. C’est un mot de proximité, de confiance et d’abandon. En le plaçant sur les lèvres des croyants, Paul affirme quelque chose de vertigineux : la relation de Jésus avec son Père devient notre relation avec le Père.

L’Esprit ne nous apprend pas seulement une vérité sur Dieu. Il transforme notre manière de nous tenir devant lui. Nous ne sommes plus devant un maître dont il faudrait gagner la faveur. Nous sommes devant un Père dont nous avons déjà reçu l’amour.

Cette parole touche une blessure très profonde. Nous portons souvent en nous l’idée que nous devons être suffisamment bons, suffisamment fidèles, suffisamment spirituels pour être pleinement accueillis par Dieu. Paul renverse cette logique. Nous pouvons progresser, nous convertir, lutter contre le péché, mais tout cela se vit à partir d’un amour déjà reçu.

L’Esprit crie en nous « Abba, Père » précisément lorsque nous cessons de nous définir par nos performances religieuses. La vie chrétienne devient alors une réponse à un amour premier, et non une tentative pour le mériter.

La liberté retrouvée

À partir de cette révélation, Paul adresse aux Galates un appel bouleversant. Il leur demande de ne pas retourner en arrière. Il écrit : « Autrefois, ne connaissant pas Dieu, vous étiez esclaves de dieux qui n’en étaient pas. Mais maintenant que vous connaissez Dieu, ou plutôt que Dieu vous connaît, comment pouvez-vous retourner à ces éléments sans force ni valeur ? » (Ga 4,8-9).

La liberté chrétienne est fragile. On peut l’abandonner sans s’en rendre compte. Chaque fois que nous recommençons à mesurer notre valeur devant Dieu à nos réussites, à notre perfection morale ou à notre capacité à tout maîtriser, nous retournons vers une forme d’esclavage. La peur reprend la place de la confiance.

Paul souffre de voir les Galates revenir sous une tutelle dont le Christ les a délivrés. Il leur écrit avec une tendresse étonnante : « Mes petits enfants, pour qui j’endure de nouveau les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous » (Ga 4,19). Cette image révèle toute son affection. Paul ne cherche pas à gagner un débat ; il cherche à retrouver des enfants qu’il voit s’éloigner de leur véritable identité.

La liberté retrouvée n’est pas l’indépendance. Elle est la possibilité de vivre dans une relation juste avec Dieu. Le chrétien demeure appelé à la conversion, à la fidélité et au combat spirituel, mais il les vit désormais comme un fils qui grandit dans la maison du Père.

C’est pourquoi ce chapitre constitue le cœur de Galates. La liberté n’est pas d’abord un droit, ni une autonomie, ni une absence de règles. Elle est la joie de savoir que nous appartenons déjà au Père, et que rien ne peut nous enlever cette dignité reçue dans le Christ.

Marcher selon l’Esprit

La liberté retrouvée n’est pas la fin du chemin. Elle ouvre une manière nouvelle de vivre. Les derniers chapitres de Galates montrent que la véritable liberté ne consiste pas à faire ce que l’on veut, mais à laisser l’Esprit transformer le cœur jusqu’à faire de toute l’existence un don.

La liberté n’est pas un prétexte

Paul sait que son message peut être mal compris. Si la grâce est gratuite, si la Loi ne sauve pas, alors la liberté chrétienne ne risque-t-elle pas de devenir un prétexte pour vivre selon ses désirs ? Sa réponse est immédiate : « Vous avez été appelés à la liberté. Seulement, que cette liberté ne soit pas un prétexte pour la chair » (Ga 5,13).

La liberté dont parle Paul n’est pas l’indépendance absolue. Elle n’est pas le droit de suivre toutes ses impulsions. Au contraire, celui qui est esclave de ses passions n’est pas libre. La liberté chrétienne est la capacité nouvelle de choisir le bien parce que l’Esprit agit dans le cœur.

Paul formule alors une phrase décisive : « Par l’amour, mettez-vous au service les uns des autres » (Ga 5,13). La liberté ne conduit pas à l’isolement ; elle conduit au service. Plus nous sommes libres, plus nous devenons capables de nous donner.

Cette perspective renverse les idées habituelles. Nous pensons souvent que servir limite notre liberté. Paul affirme que l’amour est précisément son accomplissement. La liberté chrétienne atteint sa maturité lorsqu’elle devient capacité d’aimer sans calcul et sans peur.

C’est pourquoi Paul résume toute la Loi dans un seul commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Ga 5,14). La grâce ne supprime pas l’exigence de l’amour ; elle en donne enfin la source intérieure.

Les œuvres de la chair et le fruit de l’Esprit

Paul décrit ensuite le grand combat qui traverse toute existence chrétienne. Il oppose la chair et l’Esprit. La chair ne désigne pas le corps en tant que tel. Elle désigne cette manière de vivre refermée sur soi, dominée par les désirs, les rivalités et l’orgueil.

Il énumère les « œuvres de la chair » (Ga 5,19-21) : divisions, jalousies, emportements, rivalités, envie, excès et toutes les formes de repli sur soi. Cette liste peut paraître sévère, mais elle révèle une intuition profonde : le péché détruit toujours la communion.

Puis Paul change complètement de registre. Il ne parle plus d’œuvres, mais de fruit. Cette différence est essentielle. Les œuvres sont ce que l’homme produit par lui-même ; le fruit est ce que l’Esprit fait mûrir dans une vie qui lui est ouverte.

Paul écrit : « Le fruit de l’Esprit est amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi » (Ga 5,22-23). Cette liste est l’un des plus beaux portraits de la sainteté chrétienne. Rien d’extraordinaire au sens spectaculaire. Tout est profondément humain et profondément divin.

Le fruit de l’Esprit n’est pas un idéal inaccessible. Il grandit peu à peu dans une existence qui demeure unie au Christ. L’amour devient plus libre, la joie plus profonde, la paix plus stable, la patience plus généreuse. La vie chrétienne apparaît alors comme une croissance, non comme une perfection instantanée.

Paul montre ainsi que la grâce ne supprime pas le combat intérieur, mais qu’elle fait naître une vie nouvelle dont les fruits deviennent peu à peu visibles.

Porter les fardeaux les uns des autres

Le dernier chapitre de Galates donne à la liberté chrétienne son visage le plus concret. Paul ne parle plus seulement de la relation avec Dieu ; il parle de la manière de vivre avec les autres. Il écrit : « Portez les fardeaux les uns des autres ; ainsi vous accomplirez la loi du Christ » (Ga 6,2).

Cette phrase est remarquable. Paul a longuement expliqué que le chrétien n’est plus sous la Loi. Et pourtant, il parle maintenant de la loi du Christ. Cette loi n’est pas un ensemble de prescriptions. Elle est l’amour qui se fait service. Le Christ a porté notre fardeau ; nous sommes appelés à porter celui de nos frères.

La liberté chrétienne se vérifie donc dans la solidarité. Celui qui marche selon l’Esprit ne regarde pas les autres comme des rivaux ou des juges. Il devient capable de les relever lorsqu’ils tombent, de les soutenir dans l’épreuve et de partager leur poids.

Paul ajoute : « Ne nous lassons pas de faire le bien » (Ga 6,9). Cette exhortation est profondément réaliste. Le bien demande de la persévérance. La charité se fatigue parfois. Les relations blessent. Les communautés déçoivent. Pourtant, Paul invite à continuer de semer dans l’Esprit.

La dernière image de la lettre est celle des semailles. Ce que nous semons aujourd’hui porte déjà en lui l’avenir. Semer dans l’égoïsme conduit à la stérilité ; semer dans l’Esprit conduit à la vie éternelle. La liberté chrétienne est ainsi orientée vers une fécondité qui dépasse notre propre existence.

Galates s’achève sur une vision profondément simple. La grâce reçue devient une vie offerte. L’Esprit transforme le cœur, le cœur transforme les relations, et les relations deviennent le lieu où la liberté des enfants de Dieu prend chair dans le monde.

Pourquoi lire la lettre aux Galates aujourd’hui ?

La lettre aux Galates nous rejoint avec une force étonnante, parce qu’elle révèle une tentation qui traverse toutes les époques. Nous ne sommes peut-être plus tentés de revenir à la circoncision ou aux prescriptions de la Loi de Moïse, mais nous sommes souvent tentés de croire que notre valeur devant Dieu dépend de ce que nous faisons. Nous mesurons facilement notre vie à nos réussites, à nos échecs, à notre fidélité, à notre engagement, à notre image ou à notre capacité à être de « bons chrétiens ». La logique du mérite est profondément enracinée en nous.

C’est précisément cette logique que Paul vient renverser. Il nous rappelle que le christianisme ne commence pas par une performance, mais par une grâce. Nous ne sommes pas aimés parce que nous sommes devenus justes ; nous sommes rendus justes parce que nous sommes aimés. Cette vérité paraît simple, mais elle demande souvent toute une vie pour être vraiment accueillie.

Galates met aussi en lumière une autre forme d’esclavage : celle des comparaisons. Nous nous comparons aux autres, à leur foi, à leur engagement, à leur réussite spirituelle. Nous cherchons parfois à prouver quelque chose, à gagner une reconnaissance, à construire une identité par nos œuvres. Paul nous invite à sortir de cette compétition intérieure. Devant Dieu, personne n’a besoin de se fabriquer une place. La place est déjà donnée dans le Christ.

Cette lettre nous apprend également que la liberté chrétienne n’est pas une autonomie absolue. Notre époque confond souvent la liberté avec l’absence de toute limite ou de tout lien. Paul propose une vision beaucoup plus profonde. La véritable liberté naît lorsque nous ne sommes plus gouvernés par la peur, le regard des autres ou le besoin de nous justifier. Elle est la capacité d’aimer sans calcul, de servir sans chercher à prouver notre valeur, de vivre dans la vérité sans être prisonniers de nous-mêmes.

Le cri « Abba, Père » demeure l’un des passages les plus actuels de toute la Bible. Beaucoup vivent avec l’impression de devoir être suffisamment performants pour être aimés : dans le travail, dans la famille, dans la société, et parfois même dans la vie spirituelle. Paul annonce que le cœur de la foi est exactement l’inverse. Nous pouvons appeler Dieu « Père » parce que nous avons reçu l’Esprit de son Fils. La relation précède l’effort. La filiation précède la fidélité. L’amour reçu précède l’amour donné.

Galates nous met aussi en garde contre une dérive toujours possible dans l’Église. Il est possible de défendre la vérité tout en perdant la charité. Il est possible d’observer des règles tout en oubliant la liberté. Il est possible d’être très religieux tout en vivant encore comme un esclave. La lettre rappelle sans cesse que l’Évangile transforme les relations autant que les consciences. Une communauté qui humilie, exclut ou méprise les plus faibles contredit ce qu’elle annonce.

Enfin, Galates nous offre un critère d’une grande simplicité. La vraie liberté produit un fruit. Elle fait grandir l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la fidélité, la douceur et la maîtrise de soi. Ces fruits ne sont pas les conditions de notre salut ; ils en sont les signes. Ils apparaissent peu à peu dans une vie qui consent à être conduite par l’Esprit.

C’est peut-être la plus grande découverte que nous offre cette lettre. Nous passons une grande partie de notre existence à essayer de devenir quelqu’un. Paul nous révèle que, dans le Christ, l’essentiel est déjà donné. Nous sommes attendus comme des fils et des filles, et c’est à partir de cette identité reçue que toute notre vie peut enfin devenir libre.
Vivons-nous comme des esclaves, ou comme des fils ?