Christianisme et culture

La foi prend racine dans une culture.
Elle ne s’y enferme pas.
La foi chrétienne ne naît jamais dans le vide.
Elle se reçoit dans une langue, une histoire, une famille, un peuple, avec ses manières de penser, de célébrer et de transmettre.
Chaque génération découvre ainsi la foi à travers des formes qu’elle n’a pas elle-même créées.
Mais ces formes disent-elles toute la foi ?

La foi chrétienne vit-elle hors sol ?

Un chrétien ne rencontre presque jamais la foi sous une forme abstraite. Il la découvre dans des mots qu’il comprend, dans des gestes qu’on lui a transmis, dans une manière de prier, de chanter, de célébrer. Il entre dans une église dont l’architecture lui suggère déjà quelque chose de Dieu. Il entend des récits, apprend des prières, découvre des fêtes, des images, des silences. Avant même de pouvoir mettre des mots sur ce qu’il croit, il a déjà reçu tout un univers qui donne une forme à sa foi.

Cette dimension culturelle n’est pas un accident. La foi chrétienne s’est toujours inscrite dans des histoires humaines concrètes. Le christianisme n’existe pas à côté des langues, des peuples et des sociétés : il les rencontre, les habite et trouve en eux les moyens de se transmettre. Le même Évangile peut ainsi être annoncé dans des langues différentes, célébré avec des sensibilités différentes, représenté par des formes artistiques différentes. Ce que l’un reconnaît spontanément comme une manière de vivre sa foi peut être profondément étranger à un autre chrétien.

Cela explique en partie pourquoi nous avons parfois du mal à distinguer ce que nous avons reçu de ce que nous croyons. Nous pouvons être attachés à une manière de célébrer, à une musique, à une architecture, à une façon de parler de Dieu ou même à certaines habitudes religieuses, parce qu’elles ont accompagné notre propre chemin. Elles sont devenues familières. Elles ont parfois porté nos souvenirs, nos rencontres, nos deuils, nos joies et nos commencements dans la foi. Elles ne sont donc pas insignifiantes.

Mais ce qui nous a permis de rencontrer la foi n’est pas nécessairement la foi elle-même. Une forme peut devenir pour nous tellement familière qu’elle finit par se confondre avec ce qu’elle exprime. Nous risquons alors de croire que perdre cette forme reviendrait à perdre quelque chose d’essentiel, alors qu’il s’agit peut-être simplement d’une manière, parmi d’autres, de donner chair à ce qui est cru.

C’est toute la difficulté : la foi chrétienne a besoin de formes pour être reçue, célébrée et transmise, mais aucune de ces formes ne peut prétendre l’épuiser. Elle prend corps dans des cultures sans pouvoir être enfermée dans l’une d’elles. La culture est le sol dans lequel la foi peut prendre racine ; elle n’est pas le sol qui définit à elle seule ce que la foi doit être.

Quand le christianisme rencontre les cultures

Lorsque le christianisme sort de son premier milieu, il rencontre d’autres langues, d’autres peuples et d’autres manières d’habiter le monde. L’Évangile ne disparaît pas dans ces rencontres : il est reçu, traduit, célébré et représenté autrement.

L’histoire chrétienne est ainsi faite d’un même message qui traverse des cultures différentes sans prendre partout le même visage. C’est là que se joue une question décisive : comment l’Évangile peut-il véritablement prendre chair dans une culture sans devenir prisonnier de ses formes ?

Un Évangile, des cultures

À Jérusalem, ils sont venus de loin. Partes, Mèdes, Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée, de la Cappadoce, du Pont, de l’Asie, de l’Égypte ou de Rome : la foule rassemblée n’a ni la même origine, ni la même langue, ni la même histoire. Et pourtant, au milieu de cette diversité, chacun entend les disciples annoncer les merveilles de Dieu.

« Nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu ! » (Ac 2,11)

Le récit de la Pentecôte ne décrit pas une foule devenue soudainement uniforme. Les langues ne disparaissent pas. Les peuples ne cessent pas d’être différents. Ce qui devient commun, c’est ce qui est annoncé. L’Évangile n’a donc pas besoin d’effacer les différences pour rejoindre les hommes : il peut être entendu au cœur même de leur diversité.

Cette scène contient déjà quelque chose de profondément chrétien. Le message n’est pas attaché à une seule langue, à un seul peuple ou à une seule manière de nommer Dieu. Il vient d’une histoire particulière, celle d’Israël, il s’accomplit dans la personne du Christ, puis il commence à franchir les frontières culturelles qui auraient pu sembler naturelles à ses premiers disciples. Ce passage n’est pas secondaire. Il appartient à la dynamique même du christianisme.

C’est pourquoi l’universalité chrétienne n’est pas l’uniformité. Une Église africaine, asiatique, latino-américaine ou européenne peut être pleinement catholique sans reproduire les mêmes chants, les mêmes sensibilités artistiques, les mêmes manières de célébrer ou les mêmes expressions culturelles. La foi commune ne suppose pas une culture commune en tout.

L’histoire de l’Église en témoigne. Au fil des siècles, le christianisme a rencontré des mondes très différents. Il a emprunté des langues pour annoncer l’Évangile, des formes artistiques pour représenter le Christ, des catégories philosophiques pour réfléchir la foi, des traditions musicales pour prier, des coutumes pour célébrer. Certaines de ces formes sont devenues si familières qu’elles nous semblent aujourd’hui aller de soi.

Mais ce qui nous est familier ne l’est pas nécessairement pour un autre chrétien. Une liturgie, une musique, une architecture ou une manière de représenter le sacré peut nous paraître immédiatement « chrétienne » simplement parce qu’elle appartient à l'histoire religieuse dans laquelle nous avons grandi. Ailleurs, d’autres formes peuvent remplir la même fonction avec une évidence comparable.

L’Évangile demeure pourtant reconnaissable à travers cette diversité. Il ne s’agit pas de choisir entre un christianisme pur qui existerait hors de toute culture et une multitude de christianismes qui n’auraient plus rien de commun. Il s’agit de tenir ensemble deux réalités : une foi reçue d’un même Seigneur et des cultures multiples dans lesquelles cette foi prend forme.

La diversité des cultures chrétiennes n’est donc pas nécessairement un éloignement de l’unité. Elle peut être le signe qu’un Évangile destiné à tous ne peut être la propriété culturelle d’un seul peuple.

L’inculturation : quand l’Évangile prend chair

La question devient rapidement concrète. Les premiers chrétiens ne sont plus seulement des Juifs qui reconnaissent en Jésus le Messie d’Israël. Des hommes et des femmes venus d’autres peuples entrent dans la communauté. Ils ne portent pas la même histoire religieuse, ne vivent pas les mêmes coutumes et ne viennent pas du même univers culturel.

Alors une question surgit, et elle n’a rien d’abstrait : faut-il leur demander d’adopter les pratiques qui avaient accompagné jusque-là la vie du peuple croyant ? Certains le pensent. D’autres comprennent que l’annonce du Christ ne peut être conditionnée par l’entrée dans une culture particulière. Le débat devient suffisamment sérieux pour que les apôtres et les anciens se réunissent à Jérusalem.

La décision rapportée dans les Actes est remarquable parce qu’elle ne consiste ni à tout conserver, ni à tout supprimer. La communauté cherche ce qui est essentiel à la communion et ce qui ne doit pas devenir une condition d’appartenance. Pierre rappelle que Dieu a donné l’Esprit aussi aux païens ; Jacques propose ensuite une voie permettant à ces nouveaux croyants de vivre leur foi sans leur imposer tout le poids des pratiques héritées.

« Nous ne devons pas mettre sur le cou des disciples un joug que ni nos pères ni nous-mêmes n’avons eu la force de porter. » (Ac 15,10)

Il ne s’agit évidemment pas de réduire le concile de Jérusalem à une définition moderne de l’inculturation. Mais cette scène apostolique fait apparaître une question qui restera présente dans toute l’histoire chrétienne : que faut-il transmettre lorsque l’Évangile entre dans un monde qui n’est pas celui dans lequel nous l’avons nous-mêmes reçu ?

C’est dans cette perspective que l’on peut parler d’**inculturation**. Le terme désigne le processus par lequel l’Évangile prend place dans une culture concrète, en utilisant ses langues, ses symboles, ses formes de pensée et ses manières de célébrer. Il ne s’agit donc pas simplement de rendre le christianisme plus acceptable en changeant son emballage. L’enjeu est plus profond : permettre à l’Évangile d’être véritablement reçu et exprimé dans une culture donnée.

Mais le mouvement ne va pas dans un seul sens. Une culture n’est pas seulement un contenant dans lequel on déposerait un message déjà constitué. Lorsqu’il entre dans une culture, l’Évangile rencontre aussi ce que cette culture porte de juste, de beau et de fécond, mais également ses limites, ses contradictions et ses représentations du monde. Il peut les reprendre, les déplacer, les purifier ou les contester.

L’inculturation n’est donc ni une simple adaptation, ni une dilution. Elle suppose une rencontre véritable : l’Évangile prend chair dans une culture, et cette culture se trouve à son tour interrogée par l’Évangile. La foi devient alors réellement située sans devenir prisonnière de ce lieu particulier.

C’est pourquoi une culture chrétienne n’est jamais simplement la traduction définitive du christianisme. Elle est toujours une manière historique, située et particulière de lui donner forme. Elle peut être magnifique, féconde et profondément évangélique. Elle demeure pourtant une forme parmi d’autres, appelée à recevoir elle aussi le discernement de l’Évangile.

Une culture peut-elle devenir chrétienne ?

Lorsqu’une foi s’inscrit durablement dans une société, elle ne produit pas seulement des pratiques religieuses. Elle transforme aussi des manières de raconter le monde, de représenter le sacré, de penser le temps, de créer, de célébrer et de transmettre. Des siècles de christianisme ont ainsi laissé une empreinte profonde dans de nombreuses sociétés : des cathédrales aux monastères, de la peinture à la musique, de la littérature aux fêtes populaires, de la réflexion philosophique aux institutions qui ont accompagné la vie des hommes.

Il serait étrange de vouloir nier cette réalité. Le christianisme a produit de la culture parce qu’il s’est incarné dans des existences humaines concrètes. Des hommes et des femmes ont cherché à exprimer ce qu’ils croyaient avec les moyens dont ils disposaient : une pierre, une couleur, une mélodie, un récit, une architecture, une fête. Une culture chrétienne n’est donc pas seulement une collection d’objets portant des signes religieux. Elle est aussi le résultat d’une foi qui cherche à devenir visible, audible et partageable.

Regarder une cathédrale permet de le comprendre. Sa construction engage une époque, ses savoir-faire, ses techniques, ses représentations de l’espace et de la beauté. Mais elle ne se réduit pas à ces éléments. Elle est aussi un lieu de prière, de célébration et de rassemblement. La pierre devient alors plus qu’un matériau : elle participe à une manière de dire la foi. De la même façon, une œuvre musicale, une icône, un vitrail ou un récit peuvent devenir des expressions chrétiennes sans que leur forme appartienne en propre au christianisme.

C’est ainsi que se constituent des cultures chrétiennes. Elles ne sont jamais tombées du ciel toutes faites. Elles sont nées de rencontres entre l’Évangile et des mondes humains particuliers. Le christianisme a rencontré le monde méditerranéen, puis l’Europe, l’Afrique, l’Asie, les Amériques et bien d’autres univers culturels. À chaque rencontre, des formes nouvelles sont apparues. Le christianisme peut donc produire de la culture sans produire partout la même culture.

Cela permet de comprendre pourquoi parler d’une « culture chrétienne » au singulier peut être trompeur. Il existe des héritages chrétiens profondément différents selon les peuples et les époques. Les formes de prière, les langues liturgiques, les styles artistiques, les musiques, les traditions populaires ou les manières de représenter le Christ ne sont pas identiques d’un continent à l’autre. Pourtant, ceux qui les portent peuvent appartenir à la même Église et confesser la même foi.

La culture devient alors un véritable lieu de rencontre entre une foi et une histoire. Elle permet à une communauté de donner un visage à ce qu’elle croit, de l’inscrire dans sa mémoire et de le transmettre à ceux qui viendront après elle. Elle donne des mots à ce qui risquerait de rester abstrait, des images à ce qui ne se voit pas, des gestes à ce qui se croit et des lieux à ce qui rassemble.

Une culture peut donc devenir profondément chrétienne lorsqu’elle est façonnée par l’Évangile au point d’en exprimer quelque chose dans ses formes, ses œuvres et ses manières d’habiter le monde. Mais cela ne signifie pas que toute culture née dans une société chrétienne serait chrétienne par nature, ni que le christianisme aurait besoin d’une forme culturelle unique pour exister.

Le christianisme peut véritablement engendrer une culture, parce que la foi cherche toujours à prendre chair dans la vie des hommes.

Quand l’héritage devient une norme

Ce que nous appelons aujourd’hui « tradition chrétienne » est le résultat d’une longue histoire. Des générations ont reçu des pratiques, des gestes, des paroles, des manières de célébrer et de vivre la foi, puis les ont transmises à leur tour. Certaines de ces formes sont devenues si familières qu’elles semblent parfois indissociables du christianisme lui-même.

Pourtant, recevoir un héritage ne signifie pas que tout ce qui nous vient du passé possède la même valeur ou la même importance. Il faut pouvoir distinguer ce qui appartient au cœur de la foi de ce qui relève de ses expressions historiques, sans pour autant mépriser ces dernières. C’est précisément dans cet espace de discernement que se joue une transmission véritablement chrétienne.

Ce qui est traditionnel est-il nécessairement chrétien ?

Lorsqu’une manière de prier, de célébrer ou de vivre la foi nous accompagne depuis longtemps, il devient difficile de la regarder avec distance. Elle appartient à notre mémoire. Elle a peut-être été celle de nos parents, de nos grands-parents, de notre paroisse ou de notre communauté. Elle nous semble familière au point de paraître évidente. Avec le temps, l’ancienneté peut alors donner à une pratique une autorité qu’elle ne possédait peut-être pas à l’origine.

Pourtant, une pratique peut être ancienne sans être constitutive de la foi chrétienne. Le fait qu’une manière de faire ait été pratiquée pendant des siècles ne suffit pas à déterminer son importance théologique. Certaines formes sont nées dans un contexte historique précis, ont répondu à des besoins particuliers, puis se sont transmises parce qu’elles avaient fait leurs preuves ou parce qu’elles étaient devenues familières. Elles peuvent avoir une véritable valeur chrétienne sans être pour autant indispensables au christianisme.

La distinction est importante. Une langue liturgique peut avoir porté la prière de générations entières sans être la langue de la foi elle-même. Une manière de s’habiller peut être profondément liée à une tradition ecclésiale sans appartenir au cœur de l’Évangile. Une architecture peut exprimer avec puissance une certaine vision du sacré sans que cette architecture constitue une condition de la présence de Dieu. Une coutume peut accompagner une fête chrétienne pendant des siècles sans que sa conservation soit nécessaire à la célébration de cette fête.

L’histoire du christianisme montre d’ailleurs combien les formes peuvent changer. Les premières communautés chrétiennes ne priaient pas dans les églises gothiques que nous associons spontanément au patrimoine chrétien. Les chrétiens des premiers siècles ne disposaient pas des mêmes vêtements liturgiques, des mêmes formes musicales ou des mêmes organisations paroissiales que celles qui se sont développées plus tard. Ce qui nous paraît aujourd’hui traditionnel a lui-même été, à un moment donné, une forme nouvelle.

Cela ne signifie pas que toute tradition serait secondaire ou qu’il faudrait se méfier de tout ce qui vient du passé. Ce serait tomber dans l’excès inverse. Une tradition est aussi une mémoire vivante. Elle permet de recevoir ce que nous n’avons pas inventé, de découvrir que la foi nous précède et de ne pas réduire le christianisme à ce que chaque génération déciderait elle-même de conserver. Elle nous rappelle que nous sommes les héritiers d’une histoire plus grande que nous.

Le problème apparaît lorsque nous ne distinguons plus ce qui appartient au cœur de la foi de la manière historique dont cette foi a été exprimée. Une forme peut être précieuse sans être essentielle. Elle peut être profondément chrétienne sans être la seule manière chrétienne de faire. Elle peut avoir nourri la foi de générations entières sans que l’Évangile dépende d’elle.

C’est ici que la notion de tradition demande à être comprise avec précision. La tradition chrétienne ne désigne pas simplement tout ce qui a été fait autrefois. Elle renvoie à une transmission : quelque chose est reçu, vécu, interprété et transmis à son tour. La question n’est donc pas seulement de savoir si une pratique est ancienne, mais ce qu’elle transmet réellement et ce qu’elle permet encore de comprendre, de célébrer ou de vivre de la foi.

Autrement dit, tradition chrétienne ne signifie pas nécessairement tradition chrétienne obligatoire. Confondre les deux revient à transformer l’histoire de la foi en catalogue d’obligations. Or une foi vivante ne consiste pas à reproduire indistinctement toutes les formes de ceux qui nous ont précédés. Elle consiste à recevoir un héritage suffisamment profondément pour pouvoir en comprendre le sens.

Peut-on transmettre sans sacraliser ?

Transmettre, ce n’est jamais simplement déposer le passé entre les mains de ceux qui viennent après nous. Une génération ne transmet jamais tout. Elle choisit ce qu’elle enseigne à ses enfants, ce qu’elle célèbre, ce qu’elle restaure, ce qu’elle continue à pratiquer et même ce qu’elle laisse disparaître. La transmission est donc toujours un acte de discernement, même lorsque ceux qui transmettent ont le sentiment de ne faire que conserver ce qu’ils ont reçu.

Dans la foi chrétienne, cette responsabilité est particulièrement importante. Ce que nous transmettons n’est pas seulement un patrimoine culturel. Nous cherchons à transmettre une relation au Christ, une manière d’accueillir l’Évangile, une vie de prière, une espérance, une manière de regarder les autres et le monde. Les formes que nous utilisons pour transmettre tout cela ont leur importance, mais elles ne sont pas la finalité de la transmission.

Il serait pourtant facile de sacraliser ces formes. Lorsqu’une pratique nous a permis de découvrir la foi, nous pouvons finir par penser qu’elle devrait nécessairement produire le même effet pour les générations suivantes. Lorsqu’un chant nous a accompagné dans la prière, nous pouvons confondre notre attachement à ce chant avec sa valeur spirituelle universelle. Lorsqu’une manière de célébrer nous semble belle et juste, nous pouvons oublier qu’elle est aussi le fruit d’une histoire particulière.

Sacraliser un héritage, c’est alors lui attribuer quelque chose qui ne lui appartient pas nécessairement : une sorte d’intangibilité. Ce qui a été reçu ne pourrait plus être questionné, interprété ou transformé sans que la fidélité elle-même semble menacée. Le passé cesse d’être une mémoire à recevoir pour devenir une norme à reproduire.

Mais l’autre tentation existe aussi : considérer que tout ce qui vient du passé serait forcément dépassé. On pourrait alors imaginer que chaque génération doit recommencer à zéro, inventer son propre langage religieux et se libérer de tout ce qui l’a précédée. Ce serait perdre quelque chose d’essentiel à la foi chrétienne : elle est une foi reçue avant d’être une foi que nous formulons nous-mêmes.

Entre ces deux attitudes, il existe un chemin plus exigeant. Recevoir sans idolâtrer. Conserver sans confondre conservation et fidélité. Transformer sans mépriser ce qui a été transmis. Cela demande de revenir sans cesse à ce que les formes veulent servir.

Une tradition liturgique peut continuer à transmettre admirablement la foi : il faut alors pouvoir en reconnaître la richesse et la faire vivre. Une autre forme peut avoir perdu sa capacité à parler aux hommes d’aujourd’hui : cela ne signifie pas nécessairement qu’elle était mauvaise, mais peut signifier qu’elle ne remplit plus la même fonction. Une forme encore peut retrouver une fécondité nouvelle lorsqu’elle est comprise autrement que par le passé. Dans chacun de ces cas, le discernement ne consiste ni à conserver par principe ni à abandonner par principe.

C’est aussi pourquoi la transmission chrétienne ne peut pas être une simple reproduction. Être fidèle à un héritage ne signifie pas forcément le transmettre exactement comme nous l’avons reçu. Cela peut signifier en comprendre le sens suffisamment profondément pour savoir ce qui doit être conservé, ce qui peut être transformé et ce qui peut être laissé derrière soi.

La véritable fidélité ne consiste donc pas à empêcher le temps de passer. Elle consiste à faire en sorte que, lorsque les formes changent, ce qu’elles avaient pour mission de servir ne disparaisse pas avec elles. Transmettre, c’est permettre à ceux qui viennent après nous de recevoir quelque chose qui ne nous appartient pas, mais que nous avons reçu nous-mêmes pour le leur transmettre.

L’Évangile transforme aussi la culture

L’Évangile ne rencontre jamais une culture vide. Lorsqu’il entre dans une société, il rencontre déjà une manière de comprendre le monde, de vivre les relations, d’exercer l’autorité, de penser la famille, la richesse, la pauvreté, la place de l’étranger ou la dignité de la personne. Il rencontre des habitudes, des valeurs, des évidences auxquelles les hommes ne pensent même plus parce qu’elles leur semblent naturelles.

C’est pourquoi l’inculturation ne peut pas être comprise comme une simple opération de traduction. Il ne suffirait pas de prendre le christianisme tel quel et de lui donner les couleurs d’une culture particulière. Une telle conception ferait de la culture un simple contenant et de l’Évangile un contenu que l’on pourrait déposer partout de la même manière. Or la rencontre est plus profonde : l’Évangile entre dans une culture, mais il vient aussi lui poser des questions.

Dans l’Évangile, Jésus ne se contente pas d’adopter les représentations de son époque. Il les traverse, les déplace et parfois les conteste. Il rencontre des hommes et des femmes dans leur monde réel, avec ses règles, ses frontières et ses hiérarchies, mais il introduit dans ce monde une autre manière de regarder l’être humain. Celui qui est pauvre, malade, étranger, pécheur ou considéré comme insignifiant retrouve une place que les catégories sociales ou religieuses pouvaient lui refuser.

Cette dynamique apparaît dans de nombreuses paroles et scènes évangéliques. Jésus touche ceux que l’on tenait à distance. Il mange avec ceux que l’on jugeait indignes. Il s’adresse à des femmes comme à des interlocutrices à part entière. Il met en garde contre le pouvoir lorsqu’il devient domination et contre la richesse lorsqu’elle enferme l’homme sur lui-même. Il déplace aussi le regard porté sur l’étranger, jusqu’à faire d’un Samaritain celui qui devient, dans une parabole, la figure même du prochain.

L’Évangile ne détruit pourtant pas toute culture sur son passage. Il ne demande pas à chaque homme de devenir culturellement autre pour devenir chrétien. Il peut reprendre des mots, des symboles, des récits, des formes artistiques et des habitudes propres à un peuple. Il peut reconnaître dans une culture ce qui porte déjà une recherche de vérité, de justice, de beauté ou de communion. Mais cette réception n’est jamais une approbation automatique de tout ce qui existe dans cette culture.

C’est là que se trouve le mouvement réciproque de l’inculturation. Une culture donne à l’Évangile des mots, des images, des gestes et des formes à travers lesquels il pourra être reçu. Mais l’Évangile, en entrant dans cette culture, introduit aussi un principe de discernement. Il oblige à regarder autrement ce que l’on considérait comme évident. Il peut confirmer certaines réalités, en transformer d’autres et en remettre profondément certaines en question.

Cette capacité de questionnement est essentielle. Si le christianisme se contentait de reprendre les valeurs d’une société pour leur donner un vocabulaire religieux, il risquerait de devenir le miroir de cette société. Il pourrait alors baptiser ses habitudes, ses rapports de pouvoir ou ses représentations de l’homme sans jamais les confronter à l’Évangile. La foi ne transformerait plus la culture ; elle se contenterait de lui fournir un langage sacré.

Or l’Évangile porte en lui une exigence qui dépasse toutes les cultures particulières. Il peut donc devenir critique à l’intérieur même d’une culture qui se considère chrétienne. Une société peut avoir des églises, des fêtes religieuses, des symboles chrétiens et une histoire profondément marquée par le christianisme, tout en conservant des manières de traiter les pauvres, les étrangers, les plus fragiles ou les personnes au pouvoir que l’Évangile vient précisément interroger.

C’est pourquoi il faut tenir ensemble deux affirmations qui pourraient sembler contradictoires. L’Évangile a besoin des cultures pour prendre chair, mais aucune culture ne peut devenir la mesure de l’Évangile. Il ne vient pas simplement s’ajouter à ce qui existe déjà. Il entre dans une histoire humaine, il en reçoit quelque chose et, en retour, il peut contribuer à la transformer.

L’Évangile s’inculture, mais il ne se contente pas de s’adapter. C’est peut-être l’un des critères les plus importants pour discerner une véritable rencontre entre christianisme et culture : non pas seulement demander si la foi a trouvé une forme culturelle, mais aussi se demander ce que cette rencontre change dans la manière dont une société regarde l’homme, le monde et les autres.

Une foi universelle, des expressions multiples

Si l’Évangile peut prendre chair dans des cultures différentes, alors aucune culture particulière ne peut prétendre en être l’expression unique. L’universalité de l’Église ne consiste pas à reproduire partout les mêmes formes, mais à accueillir une même foi dans des histoires humaines différentes.

Cette diversité n’est donc pas un problème que l’unité chrétienne devrait faire disparaître.
Elle oblige plutôt à déplacer notre regard : ce que nous considérons comme naturellement chrétien est parfois simplement la forme culturelle dans laquelle nous avons nous-mêmes appris à vivre la foi.

L’Église n’a pas une seule culture

Entrer dans une église à Kinshasa, à Manille, à São Paulo, à Rome ou dans un village de France, c’est parfois entrer dans des univers qui ne se ressemblent guère. Les chants, les rythmes, les couleurs, les gestes, la manière de prier, l’architecture ou encore la place donnée à certaines expressions communautaires peuvent être très différents. Pourtant, ces communautés ne vivent pas plusieurs christianismes séparés. Elles appartiennent à une même Église et confessent une même foi.

C’est une conséquence importante de ce que signifie être catholique. Le mot « catholique » renvoie précisément à une foi qui n’est pas destinée à rester attachée à un seul peuple, à une seule langue ou à une seule civilisation. L’Église est appelée à accueillir des hommes et des femmes venus d’histoires différentes, sans leur demander de renoncer à tout ce qui constitue leur culture pour devenir chrétiens.

La Pentecôte en donnait déjà une première image : chacun entendait annoncer les merveilles de Dieu dans sa propre langue. L’unité ne naissait donc pas de la disparition des différences. Elle apparaissait au contraire au cœur d’une pluralité de peuples et de langues. Cette tension entre unité et diversité appartient à l’expérience chrétienne depuis ses origines.

Cela signifie qu’une communauté chrétienne africaine n’a pas à devenir culturellement européenne pour être pleinement catholique. Une communauté asiatique n’a pas à reproduire les formes occidentales pour être pleinement catholique. Une Église latino-américaine peut exprimer la foi avec des sensibilités qui lui sont propres sans que cette différence constitue un éloignement de l’universalité de l’Église.

L’universalité chrétienne ne signifie donc pas que toutes les Églises devraient se ressembler. Elle signifie plutôt qu’aucune d’elles ne peut prétendre épuiser à elle seule les possibilités d’expression de la foi. Chaque culture apporte quelque chose de particulier à la manière dont l’Évangile est reçu et exprimé, mais aucune ne peut devenir la norme à partir de laquelle toutes les autres seraient jugées.

Cette diversité peut même devenir une richesse pour l’ensemble de l’Église. Une manière de prier peut faire découvrir une dimension que d’autres avaient moins développée. Une sensibilité artistique peut ouvrir un autre regard sur le mystère chrétien. Une expérience historique particulière peut permettre de comprendre autrement la souffrance, la solidarité, la communauté ou l’espérance. Ce qui est vécu dans une partie de l’Église peut ainsi être reçu par une autre sans que celle-ci ait besoin de devenir culturellement identique.

Il faut cependant éviter de transformer cette diversité en simple folklore. Les cultures chrétiennes ne sont pas des décors que l’on pourrait juxtaposer pour illustrer la catholicité. Elles sont des manières concrètes dont des communautés humaines vivent leur foi, avec leurs richesses, leurs questions et leurs limites. Elles sont donc appelées, elles aussi, au discernement de l’Évangile.

L’Église universelle apparaît alors moins comme une culture mondiale que comme une communion de communautés diverses. Elle ne demande pas à chacun de perdre son histoire pour entrer dans une identité chrétienne uniforme. Elle invite plutôt des histoires différentes à se rencontrer autour d’un même Christ.

Ce que nous appelons « chrétien »

Essayons maintenant quelque chose de très simple. Pensez à ce qui vous vient spontanément à l’esprit lorsque vous entendez l’expression « tradition chrétienne ». Une église en pierre ? Un clocher ? Des chants particuliers ? Une certaine manière de célébrer la messe ? Une statue de la Vierge ? Des vitraux ? Une crèche ? Peut-être même une manière de s’habiller ou de parler de la foi.

Ces images ne sont pas imaginaires. Elles appartiennent réellement à l’histoire du christianisme. Mais une autre question mérite d’être posée : nous semblent-elles chrétiennes parce qu’elles expriment quelque chose de la foi, ou parce que nous avons appris à reconnaître le christianisme sous ces formes-là ?

La distinction est subtile. Ce que nous avons reçu dans notre enfance ou dans notre parcours de foi devient souvent notre point de référence. Nous apprenons que telle musique accompagne la prière, que tel espace est consacré, que telle image représente le Christ, que telle fête appartient au calendrier chrétien. Peu à peu, ces associations deviennent si naturelles que nous ne les percevons plus comme des associations. Elles deviennent notre définition implicite du « chrétien ».

C’est ce que l’on pourrait appeler un regard culturel. Nous ne regardons jamais la foi depuis nulle part. Nous la regardons depuis une histoire, une langue, une sensibilité, une éducation, un pays et une communauté. Même notre manière d’imaginer ce qui est beau, digne, solennel ou religieux est en partie façonnée par cet environnement.

Cela explique pourquoi certaines expressions chrétiennes peuvent nous paraître immédiatement évidentes alors qu’elles surprennent d’autres chrétiens. Un chant qui nous semble naturellement religieux peut sembler étrange ailleurs. Une représentation du Christ que nous considérons comme familière peut être profondément étrangère à une autre culture. Une manière de célébrer que nous associons spontanément à la « vraie » tradition chrétienne peut n’être qu’une forme parmi d’autres dans l’histoire de l’Église.

Prendre conscience de cela ne signifie pas qu’il faudrait relativiser tout. Toutes les formes ne se valent pas simplement parce qu’elles sont différentes, et toutes les traditions ne portent pas le même rapport à l’Évangile. Le discernement demeure nécessaire. Mais ce discernement devient plus juste lorsque nous savons distinguer ce qui vient de la foi elle-même et ce qui vient de la manière culturelle dont nous l’avons reçue.

Cette prise de distance peut être féconde. Elle ne nous oblige pas à renoncer à ce que nous aimons. Elle nous permet plutôt de l’aimer avec davantage de liberté. Nous pouvons continuer à être touchés par une architecture, un chant, une fête ou une manière de prier tout en reconnaissant qu’ils ne constituent pas à eux seuls le christianisme. Nous pouvons recevoir notre héritage sans demander à toutes les autres cultures chrétiennes de lui ressembler.

Peut-être est-ce même une manière plus profonde d’habiter notre propre tradition : découvrir qu’elle n’est pas le christianisme tout entier, mais la forme particulière dans laquelle une histoire humaine nous a permis de le rencontrer. Et cette découverte ouvre un espace nouveau : celui où l’on peut regarder les autres expressions chrétiennes non comme des versions plus ou moins éloignées de la nôtre, mais comme d’autres manières, situées elles aussi dans une histoire, de donner chair à une même foi.

Que faisons-nous de notre héritage ?

Nous n’avons pas choisi la culture dans laquelle nous avons découvert le christianisme. Nous avons reçu une langue, des images, des prières, des gestes, des fêtes, des lieux, des récits et des manières de célébrer. Cet héritage nous précède. Il porte la mémoire de ceux qui nous ont transmis la foi et il constitue souvent une part importante de notre propre histoire.

Mais recevoir un héritage ne signifie pas en devenir le propriétaire. Nous pouvons l’aimer profondément sans en faire une mesure absolue du christianisme. Nous pouvons reconnaître la beauté d’une tradition sans considérer que toute autre manière de vivre la foi serait une déformation. Nous pouvons aussi constater que certaines formes ont besoin d’être relues, transformées ou parfois abandonnées pour que ce qu’elles voulaient transmettre puisse continuer à être entendu.

Recevoir sans posséder. Aimer sans idolâtrer. Transmettre sans enfermer. Transformer sans trahir. Ces quatre attitudes disent peut-être quelque chose de la liberté nécessaire à toute véritable transmission. Elles permettent de recevoir ce qui nous a été donné sans le figer, et de transmettre à notre tour non pas seulement des formes, mais ce qu’elles cherchent à servir.

Car l’Évangile ne nous demande pas de choisir entre l’enracinement et l’ouverture. Il nous invite à nous enraciner assez profondément pour pouvoir rencontrer ce qui est différent sans avoir besoin de le considérer comme une menace. Une culture peut devenir un lieu magnifique où la foi prend chair, mais elle ne devient jamais propriétaire de cette foi.

Le christianisme a besoin des cultures parce qu’il est une foi incarnée. Il parle des langues humaines, entre dans des histoires, produit des œuvres, façonne des traditions et se transmet à travers des formes concrètes. Mais il ne se réduit à aucune d’entre elles. Le christianisme n’est pas une culture parmi les autres, même s’il prend toujours chair dans des cultures.

C’est peut-être là que se trouve la véritable fidélité : ne pas choisir entre la mémoire et le renouvellement, entre les racines et l’ouverture, entre ce que nous avons reçu et ce que nous avons encore à découvrir. Recevoir l’héritage, c’est aussi accepter qu’il nous conduise plus loin que nous-mêmes.
Nos racines nous donnent une histoire.
L’Évangile nous ouvre un chemin.