Une promesse pour toutes les nations

L'histoire biblique commence avec un peuple choisi.
Mais dès le commencement, la promesse qui lui est confiée regarde plus loin que ses propres frontières.

Dans la Bible, Dieu ne commence pas par s’adresser à l’humanité entière de manière indistincte. Il appelle Abraham et lui confie une promesse qui concerne à la fois sa descendance et, à travers elle, toutes les familles de la terre. Abraham devient ainsi le point de départ d’une histoire particulière : de lui naît un peuple auquel cette promesse sera confiée et transmise. Cette histoire n’est pourtant jamais refermée sur elle-même : dès l’origine, elle porte un horizon qui dépasse les frontières d’Israël. Pour les chrétiens, cette longue histoire trouve son accomplissement en Jésus-Christ et ouvre alors explicitement la promesse à toutes les nations.


Tout commence par une promesse

Avant même qu’Israël existe comme peuple, tout commence par l’appel d’un homme. Abraham reçoit une parole qui lui demande de partir, mais cette parole ne lui donne pas seulement une direction : elle lui ouvre un avenir. Sa descendance est appelée à devenir porteuse d’une bénédiction qui, dès l’origine, dépasse ses propres frontières. La promesse faite à Abraham contient ainsi déjà en elle un mouvement qui conduit de l’un vers le multiple, de l’homme vers sa descendance, et de sa descendance vers les nations.

« Pars… » : une promesse donnée à Abraham

Abram apparaît dans le récit biblique à un moment où rien ne semble encore annoncer ce qui va suivre. Il vit à Haran, avec sa femme Saraï et les biens qu’il a accumulés. Il a une famille, une histoire, un lieu où vivre. Et pourtant, Dieu lui demande de quitter ce cadre connu : son pays, sa parenté et la maison de son père. Il ne reçoit pas d’abord une carte ni la description précise d’un avenir à construire. Il reçoit une parole.

« Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. » — Genèse 12,1

La suite est tout aussi importante. Dieu ne demande pas simplement à Abram de partir : il accompagne cet appel d'une promesse. Sa vie va devenir source de bénédiction. Son nom sera grand, mais cette grandeur n'a pas pour but de le placer au-dessus des autres. Elle est orientée vers eux :

« Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je rendrai grand ton nom, et tu deviendras une bénédiction. […] En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » — Genèse 12,2-3

C’est là que le récit prend une dimension qui dépasse largement le destin personnel d’Abraham. Dieu choisit un homme, mais le choix ne s’arrête pas à cet homme. Abraham devient le point de départ d’un mouvement de bénédiction qui doit atteindre « toutes les familles de la terre ». L’élection n’est donc pas présentée comme une récompense ou comme un privilège destiné à isoler celui qui est choisi. Elle ouvre une responsabilité : recevoir pour transmettre, être béni pour devenir une bénédiction.

Le récit biblique insiste d’ailleurs sur la réponse d’Abraham. Il ne commence pas par discuter la promesse ni par demander toutes les garanties nécessaires avant de se mettre en route. « Abram s’en alla, comme le Seigneur le lui avait dit » (Gn 12,4). La promesse entre ainsi immédiatement dans une histoire. Elle ne reste pas une parole abstraite : elle devient un chemin parcouru, des lieux traversés, des rencontres, des épreuves et des décisions.

Ce détail est essentiel pour comprendre la suite de la Bible. La promesse ne sera pas réalisée en un instant. Elle va accompagner une histoire longue, parfois déroutante, dans laquelle ce qui a été annoncé à Abraham devra être reçu, transmis et interprété par les générations qui viendront après lui.

C’est cette histoire d’Abraham, de ses déplacements, de ses rencontres avec Dieu et de cette promesse qui commence ici.
Pour approfondir cette figure fondatrice, découvrez la page Abraham.

Une bénédiction qui traverse la descendance

Quelques années ont passé. La promesse faite à Abraham est toujours là, mais son accomplissement reste mystérieux. Dieu lui a promis une descendance, alors même que la naissance d’un fils semblait humainement improbable. Isaac est finalement né, et le récit biblique peut alors montrer que la promesse ne repose plus seulement sur Abraham lui-même : elle commence à se transmettre.

C’est dans ce contexte que la promesse est réaffirmée après l’épreuve du mont Moria. Dieu dit à Abraham :

« Je multiplierai ta descendance comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est au bord de la mer, et ta descendance occupera la Porte de ses ennemis. En ta descendance seront bénies toutes les nations de la terre. » — Genèse 22,17-18

Le vocabulaire s’est élargi. Dans Genèse 12, Dieu avait dit à Abraham : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre ». Ici, la bénédiction passe explicitement par sa descendance. Abraham demeure le point de départ, mais la promesse est désormais appelée à traverser les générations.

Il faut prendre au sérieux cette idée de transmission. La Bible ne raconte pas seulement la rencontre entre Dieu et un individu exceptionnel. Elle fait progressivement apparaître une histoire collective. Ce qui a été promis à Abraham ne disparaît pas avec lui : la promesse se poursuit dans Isaac, puis Jacob, puis les douze fils de Jacob et, à travers eux, dans l’histoire d’Israël.

Mais Genèse 22 maintient en même temps l’autre dimension de la promesse : « toutes les nations de la terre ». La descendance n’est donc pas une fin qui viendrait refermer ce qui avait été ouvert avec Abraham. Elle est le moyen par lequel la promesse continue son chemin.

C’est une tension que nous retrouverons tout au long de l’histoire biblique : Dieu choisit une lignée, puis un peuple, mais ce choix porte en lui un horizon beaucoup plus vaste. La particularité d’Israël et l’universalité de la promesse ne sont pas encore deux réalités opposées. Elles appartiennent au même mouvement.

On peut alors comprendre autrement le mot « promesse ». Il ne désigne pas seulement quelque chose que Dieu aurait annoncé pour un avenir lointain. Il désigne une parole qui accompagne une histoire et qui prend progressivement corps à travers elle. Abraham reçoit la promesse ; sa descendance la porte ; et l’horizon des nations demeure inscrit au cœur même de cette histoire.

À ce stade, nous ne savons pas encore comment cette promesse atteindra toutes les nations. Le récit biblique vient seulement de poser son premier mouvement : un homme appelé à partir, une descendance appelée à devenir nombreuse, et une bénédiction qui doit aller bien au-delà d’elle-même.
Pour poursuivre cette histoire à travers les générations, découvrez Isaac et Jacob, les deux figures qui prolongent la promesse reçue par Abraham.

Un peuple pour porter la promesse

La promesse faite à Abraham ne reste pas attachée à sa seule histoire. Sa descendance devient progressivement un peuple, et ce peuple va recevoir une identité, une alliance et une vocation particulières. Avec Israël, la promesse entre ainsi dans une histoire collective : elle n’est plus seulement portée par une famille, mais par un peuple appelé à vivre avec Dieu. Pourtant, cette élection ne referme pas la promesse sur Israël : l’horizon des nations demeure présent.

Une promesse confiée à un peuple

La promesse faite à Abraham ne s’arrête pas à sa personne. Elle se transmet à Isaac, puis à Jacob, et les descendants de Jacob deviennent les douze tribus d’Israël. Ce qui était encore l’histoire d’une famille devient peu à peu celle d’un peuple.

Le récit biblique fait alors passer cette histoire par une étape décisive : Israël est appelé à sortir d’Égypte et à entrer dans une relation d’alliance avec Dieu. Au Sinaï, le peuple qui vient d’être libéré reçoit une identité qui ne se résume pas à son appartenance familiale. Il est désormais appelé à vivre comme un peuple appartenant à Dieu.

C’est dans ce contexte que Dieu s’adresse à Moïse :

« Vous avez vu ce que j’ai fait à l’Égypte, et comment je vous ai portés sur des ailes d’aigle et amenés jusqu’à moi. Maintenant donc, si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, vous serez mon domaine particulier parmi tous les peuples, car toute la terre m’appartient. Et vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte. » — Exode 19,4-6

Le vocabulaire est important. Israël est appelé à être un « domaine particulier », un « royaume de prêtres », une « nation sainte ». Il ne s’agit donc pas simplement de constituer un peuple parmi les autres. Israël reçoit une vocation particulière dans l’histoire de Dieu avec l’humanité.

Cette vocation ne tombe cependant pas du ciel : elle s’inscrit dans la promesse faite à Abraham. La descendance promise est devenue un peuple, et ce peuple reçoit maintenant une alliance. La promesse commence ainsi à prendre une forme concrète : une histoire, une mémoire, une relation à Dieu, une manière de vivre et une responsabilité particulière.

Le récit biblique ne présente donc pas Israël comme un peuple choisi pour lui-même. L’élection donne une place particulière à Israël dans le projet de Dieu, mais elle ne supprime pas l’horizon plus large qui était déjà présent dans la promesse faite à Abraham. Ce qui commence avec un homme et sa descendance devient maintenant une histoire collective appelée à porter quelque chose qui la dépasse.
Pour découvrir comment la promesse entre dans l’histoire d’Israël, retrouvez la figure de Moïse, celui qui conduit le peuple hors d’Égypte et vers l’alliance avec Dieu.

Choisi pour porter, pas pour enfermer

Si Israël est choisi, il faut donc poser une question simple : choisi pour quoi ? La Bible ne présente pas l’élection comme la constitution d’un peuple qui aurait vocation à garder pour lui seul ce qu’il a reçu. Dès la promesse faite à Abraham, l’horizon des nations était présent. Avec Israël, cet horizon ne disparaît pas : il devient progressivement une dimension de la vocation du peuple.

Cette ouverture apparaît de manière particulièrement claire dans le psaume 66. Le peuple prie Dieu pour que sa bénédiction ne reste pas limitée à lui-même :

« Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ; que tous les peuples te rendent grâce ! » — Psaume 66,4

Et le psaume poursuit :

« Que Dieu nous bénisse, et que la terre tout entière l’adore ! » — Psaume 66,8

La logique est remarquable. Israël ne demande pas seulement à être béni. Il demande que la bénédiction de Dieu soit connue au-delà de ses propres frontières. La relation particulière entre Dieu et son peuple devient ainsi le point de départ d’un désir plus vaste : que les peuples connaissent eux aussi le salut de Dieu.

L’élection et l’universalité ne sont donc pas deux idées contradictoires. Israël est choisi, mais ce choix n’a pas pour fonction de construire une frontière définitive entre un peuple qui aurait Dieu et les autres qui ne l’auraient pas. Il est appelé à porter une promesse qui, depuis Abraham, regarde au-delà de lui-même.

C’est ici que la notion de peuple élu demande à être comprise avec précision. Être choisi ne signifie pas être préféré pour être séparé des autres ; cela signifie recevoir une vocation particulière dans une histoire qui dépasse celui qui la reçoit. Israël porte la promesse, mais la promesse n’appartient pas à Israël comme une propriété.

Le peuple devient ainsi le dépositaire d’une histoire qui le précède et qui le dépasse. Ce qui avait été annoncé à Abraham traverse désormais une communauté, une alliance et des générations. Et plus cette histoire avance, plus une question va se poser : comment cette promesse portée par tout un peuple va-t-elle commencer à se concentrer autour d’une figure particulière ?
Pour poursuivre cette découverte, retrouvez les Psaumes sur THEOFIL, et lisez directement le Psaume 66 sur le site de l’AELF.

Quand la promesse commence à prendre un visage

Avec David, la promesse change encore d’échelle. Elle ne concerne plus seulement une descendance appelée à devenir un peuple : elle commence à se concentrer autour d’une dynastie et d’une figure royale. Dieu promet à David une descendance et un trône dont la stabilité dépassera le règne d’un seul homme. Puis les Psaumes vont reprendre cette espérance et lui donner une dimension nouvelle : le roi attendu n’est plus seulement lié à Israël, son règne s’ouvre progressivement aux peuples.

Une descendance pour toujours

David est devenu roi d’Israël. Après les années de fuite, de combats et de consolidation du royaume, une nouvelle étape semble s’ouvrir. David habite désormais dans une maison de cèdre, tandis que l’arche de Dieu demeure sous une tente. Il vient alors une idée qui paraît naturelle : construire à Dieu une maison digne de lui.

Mais le prophète Nathan lui transmet une réponse inattendue. David voulait bâtir une maison pour Dieu ; c’est Dieu qui va lui promettre une « maison ». Le mot change de sens : il ne désigne plus seulement un bâtiment, mais une descendance, une dynastie appelée à durer.

Dieu dit à David :

« Je susciterai dans ta descendance un successeur après toi, qui sera issu de tes entrailles, et je rendrai stable sa royauté. […] J’affermirai pour toujours son trône royal. » — 2 Samuel 7,12-13

La promesse faite à Abraham continue donc son chemin, mais elle prend désormais une forme royale. Abraham avait reçu la promesse d’une descendance ; Israël était devenu le peuple qui la portait ; avec David, cette promesse commence à se concentrer autour d’une descendance royale.

La suite du texte renforce encore cette perspective :

« Ta maison et ta royauté subsisteront toujours devant moi, ton trône sera stable pour toujours. » — 2 Samuel 7,16

Dans son contexte immédiat, cette parole concerne la dynastie de David. Elle établit une continuité royale qui donne à Israël une nouvelle manière d’attendre son avenir. Mais la formule « pour toujours » ouvre aussi une question que les générations suivantes ne cesseront de reprendre : qui sera véritablement ce descendant dont le règne sera établi pour toujours ?

C’est ainsi qu’une promesse peut devenir une attente. Le texte ne donne pas encore toutes les réponses. Il fait naître une espérance nouvelle : celle d’un roi issu de David, héritier d’une promesse particulière, dont le règne ne serait pas limité à la durée d’une vie.

La figure de David devient alors un point de référence pour l’espérance d’Israël. La promesse n’a pas quitté son chemin : elle s’est resserrée autour d’une descendance, et cette descendance est désormais liée à une royauté.
Pour approfondir cette étape de l’histoire d’Israël, découvrez Samuel, puis David, dont la figure devient centrale dans l’espérance royale d’Israël.

Un roi pour les peuples

Mais la promesse royale ne reste pas enfermée dans les frontières d’Israël. Dans les Psaumes, l’espérance liée au roi prend une dimension plus large. La prière d’Israël commence à chanter un règne dont l’horizon dépasse le peuple lui-même.

Le psaume 2 présente ainsi le roi dans une relation particulière avec Dieu :

« Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. Demande, et je te donne en héritage les nations, pour domaine la terre tout entière. » — Psaume 2,7-8

Le mouvement commencé avec Abraham réapparaît ici sous une autre forme. Abraham avait reçu la promesse que toutes les familles de la terre seraient bénies à travers lui. David reçoit la promesse d’une descendance royale. Et dans le psaume, le roi est désormais associé aux nations : son horizon dépasse clairement les frontières d’Israël.

Un autre psaume développe cette espérance en décrivant le règne idéal du roi comme un règne de justice. Le psaume 71 demande que le roi défende les pauvres, rende justice aux faibles et apporte la paix :

« En ses jours fleurira la justice, grande paix jusqu’à la fin des lunes ! Qu’il domine d’une mer à l’autre, et jusqu’au fleuve, jusqu’aux limites de la terre. » — Psaume 71,7-8

Et l’horizon devient encore plus vaste :

« Tous les rois se prosterneront devant lui, tous les pays le serviront. » — Psaume 71,11

Le roi attendu n’est donc pas seulement celui qui gouverne correctement Israël. Dans la prière d’Israël, son règne devient une espérance de justice et de paix qui atteint les peuples. Les Psaumes prennent ainsi la promesse royale et l’ouvrent à nouveau vers l’universel.

Quelque chose s’est donc déplacé depuis Abraham. La promesse n’a pas changé de direction, mais elle s’est précisée. Elle concernait d’abord une descendance, puis un peuple ; elle se concentre maintenant autour d’un roi issu de David, dont le règne est chanté comme capable de rejoindre les nations.

L’attente biblique commence ainsi à prendre un visage. Mais ce visage reste encore mystérieux. Quel sera ce roi ? Que portera-t-il ? Comment son règne atteindra-t-il les peuples ? Les prophètes vont maintenant reprendre cette espérance, la développer et parfois même la déplacer dans des directions inattendues.
Pour lire les textes qui portent cette espérance royale, retrouvez le Psaume 2 et le Psaume 71 sur le site de l’AELF.

Les prophètes élargissent l'horizon

La promesse royale a donné un visage nouveau à l’attente d’Israël, mais les prophètes vont progressivement élargir cette figure. Le roi attendu n’est plus seulement celui qui doit recevoir un trône : il est associé à l’Esprit de Dieu, à la justice et à une mission qui dépasse Israël. Puis apparaît une autre figure, celle du Serviteur, dont la vocation est d’être lumière pour les nations. L’horizon s’élargit encore, jusqu’à une vision où tous les peuples sont placés devant une figure mystérieuse : le « Fils de l’homme ».

Un roi habité par l'Esprit

Après David, l’attente d’un roi ne disparaît pas. Mais elle commence à changer de profondeur. Le roi attendu n’est plus seulement défini par sa descendance ou par la durée de son règne. Le prophète Isaïe décrit une figure issue de la lignée de David, mais dont l’action est caractérisée avant tout par la présence de l’Esprit de Dieu.

Isaïe utilise une image végétale pour évoquer cette continuité. Là où l’on pourrait croire que tout est terminé, quelque chose peut encore surgir :

« Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. » — Isaïe 11,1

Jessé est le père de David. Le prophète reste donc dans la continuité de la promesse royale. Mais ce nouveau rejeton n’est pas simplement présenté comme un héritier parmi d’autres. Quelque chose repose sur lui :

« Sur lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur. » — Isaïe 11,2

Le roi attendu est ainsi caractérisé par ce qu’il reçoit de Dieu. Son pouvoir ne se définit pas d’abord par la force militaire ou par l’étendue d’un territoire, mais par la sagesse, le discernement, la justice et la connaissance de Dieu.

Cette transformation intérieure se manifeste dans sa manière de gouverner. Il ne juge pas selon les apparences et ne se laisse pas guider par les rapports de force. Sa justice concerne particulièrement ceux qui sont vulnérables :

« Il jugera les petits avec justice ; avec droiture, il se prononcera en faveur des humbles du pays. » — Isaïe 11,4

Le règne attendu prend alors une dimension qui dépasse la simple succession des rois d’Israël. Il est associé à une restauration de la justice et à une paix qui touche l’ensemble de la création. L’image du roi devient ainsi celle d’un règne profondément transformé par l’Esprit de Dieu.

Et surtout, la vision ne s’arrête pas aux frontières d’Israël. À la fin du passage, la figure issue de Jessé est placée devant les peuples :

« Ce jour-là, la racine de Jessé sera dressée comme un étendard pour les peuples, les nations la chercheront, et sa gloire sera sa demeure. » — Isaïe 11,10

Le mouvement commencé avec Abraham réapparaît donc sous une nouvelle forme. La promesse concernait les familles de la terre ; elle s’était concentrée autour d’un peuple, puis d’une descendance royale. Maintenant, le roi issu de Jessé devient un point de rassemblement pour les peuples.

L’attente s’est ainsi enrichie. Il ne s’agit plus seulement d’attendre un descendant de David : il s’agit d’attendre un roi habité par l’Esprit, porteur de justice et dont la présence ouvre un horizon aux nations.

Une lumière pour les nations

Mais les prophètes ne parlent pas seulement d’un roi. Une autre figure apparaît dans les textes d’Isaïe : celle du Serviteur. Avec elle, l’attente prend une direction nouvelle. Il ne s’agit plus seulement d’un personnage appelé à gouverner ; il s’agit d’une figure investie d’une mission.

Dans le premier chant du Serviteur, Dieu le présente ainsi :

« Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon esprit ; aux nations, il proclamera le droit. » — Isaïe 42,1

Le Serviteur reçoit donc lui aussi l’Esprit. Mais sa mission est immédiatement tournée vers les nations. Il ne vient pas seulement exercer une autorité : il apporte le droit, il ouvre les yeux des aveugles et fait sortir les captifs de leur prison.

Puis le texte va plus loin encore :

« Je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. » — Isaïe 49,6

Cette phrase constitue un véritable élargissement de l’horizon. La figure annoncée n’est plus seulement liée au destin d’Israël. Sa mission devient explicitement universelle : être lumière pour les nations et porter le salut jusqu’aux extrémités de la terre.

Il y a ici un déplacement important. Dans le psaume 2, le roi recevait les nations en héritage. Dans Isaïe 11, le rejeton de Jessé devenait un étendard pour les peuples. Ici, la figure du Serviteur reçoit une mission : faire parvenir le salut aux nations.

La promesse faite à Abraham semble ainsi continuer son chemin, mais chaque étape lui donne une forme nouvelle. Ce qui avait commencé comme une bénédiction destinée à toutes les familles de la terre devient l’espérance d’un roi, puis la mission d’un Serviteur appelé à être lumière pour les nations.

Et cette lumière n’est pas limitée à un horizon proche. Elle doit atteindre « les extrémités de la terre ». L’universalité de la promesse, présente dès Abraham, apparaît maintenant au cœur même de la mission de cette figure mystérieuse.

Une dernière vision va cependant encore déplacer les contours de cette attente. Dans le livre de Daniel, ce n’est plus exactement un roi issu de David qui apparaît, mais « comme un Fils d’homme » :

« À lui furent donnés l’empire, la gloire et la royauté ; tous les peuples, toutes les nations et les gens de toutes langues le servirent. » — Daniel 7,14

La figure apparaît dans une vision, portée par les nuées du ciel. Elle reçoit une domination universelle, mais le texte ne la réduit pas simplement à un roi comme les autres. Quelque chose de nouveau vient d’apparaître dans l’attente biblique.

La question reste alors ouverte : la figure attendue est-elle encore simplement celle d’un roi ?
Pour approfondir les figures prophétiques rencontrées dans ce chapitre, découvrez Isaïe et Daniel.

Et si le salut ne ressemblait pas à ce que l'on attendait ?

Jusqu’ici, l’attente semblait prendre une direction assez claire : une promesse, un peuple, une descendance royale, un roi habité par l’Esprit et une mission qui rejoint les nations. Tout pourrait laisser penser que le salut va se manifester par une puissance toujours plus grande. Mais les prophètes introduisent une figure qui déplace profondément cette attente : un Serviteur qui souffre, qui est rejeté et pourtant demeure fidèle. Avec lui apparaît une question nouvelle : et si le salut ne passait pas d’abord par la puissance, mais par le don de soi ?

Le Serviteur qui ne ressemble pas à un roi

Le lecteur vient de rencontrer un roi habité par l’Esprit, porteur de justice et dont l’horizon s’étend aux peuples. Il pourrait donc s’attendre à voir cette figure royale prendre encore davantage de puissance. Mais le prophète Isaïe introduit une autre image : celle d’un Serviteur qui ne s’impose pas par la force et dont la fidélité passe par l’épreuve.

Dans le quatrième chant du Serviteur, cette figure apparaît d’abord comme quelqu’un qui reçoit une mission et qui demeure attentif à la parole de Dieu :

« Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour que j’écoute comme un disciple. » — Isaïe 50,4

Mais cette écoute n’empêche pas l’épreuve. Le Serviteur accepte d’être frappé, insulté et humilié sans renoncer à sa mission :

« J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je ne me suis pas caché devant les outrages et les crachats. » — Isaïe 50,6

Nous sommes loin de l’image d’un roi triomphant. Le Serviteur ne conquiert pas par la puissance. Il demeure fidèle alors même qu’il est atteint dans son corps et dans sa dignité.

Cette figure devient encore plus énigmatique dans le chant qui suit, en Isaïe 52–53. Le texte commence pourtant par une annonce qui semble promettre une élévation :

« Voici que mon serviteur réussira, il montera, il s’élèvera, il sera exalté ! » — Isaïe 52,13

Mais cette élévation passe paradoxalement par l’abaissement :

« Il était méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, comme quelqu’un devant qui on se voile la face, méprisé, nous n’en faisions aucun cas. » — Isaïe 53,3

Le contraste est saisissant. Celui qui semblait devoir porter le salut apparaît défiguré, rejeté et souffrant. Et pourtant, le texte ne présente pas cette souffrance comme le simple échec d’un homme juste. Il lui donne une portée mystérieuse pour les autres.

« C’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé, à cause de nos fautes qu’il a été broyé. Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui : par ses blessures, nous sommes guéris. » — Isaïe 53,5

La figure du Serviteur introduit donc quelque chose que l’attente royale n’avait pas encore montré. Le salut ne semble plus devoir venir seulement d’un règne qui s’étend, mais d’une fidélité qui accepte de traverser la souffrance.

Et le paradoxe va plus loin encore : celui qui est rejeté devient précisément celui dont l’action concerne les autres. Le Serviteur ne souffre pas seulement pour lui-même. Sa souffrance semble porter une conséquence pour les multitudes.

« Par suite de ses tourments, il verra la lumière, la connaissance le comblera. Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes. » — Isaïe 53,11

L’attente biblique vient donc de franchir un seuil. Le roi attendu, le descendant de David et la figure porteuse de l’Esprit laissent place à une figure dont la puissance se révèle d’une manière déroutante : dans la fidélité, le dépouillement et la souffrance.

Une souffrance qui ouvre un chemin

La souffrance du Serviteur ne se referme pourtant pas sur lui. C’est précisément ce qui rend le texte si mystérieux. Celui qui est blessé semble porter quelque chose pour les autres, et sa fidélité ouvre un chemin qui dépasse sa propre existence.

Isaïe le dit avec une formule devenue l’une des plus fortes de tout le passage :

« Par ses blessures, nous sommes guéris. » — Isaïe 53,5

Le texte ne donne pas une explication théologique complète de cette affirmation. Il laisse plutôt apparaître une relation entre la souffrance du Serviteur et le salut des autres. Celui qui porte les blessures devient aussi celui par lequel quelque chose de nouveau peut advenir aux multitudes.

Cette logique trouve un écho étonnant dans le Psaume 21. Là encore, le juste traverse l’abandon et la souffrance, mais le psaume ne s’arrête pas à cette détresse. Son horizon finit par s’élargir jusqu’aux nations :

« Tous les lointains de la terre se souviendront et reviendront vers le Seigneur, chaque famille de nations se prosternera devant lui. » — Psaume 21,28

Même au cœur de la souffrance, l’horizon universel n’a donc pas disparu. La promesse qui, depuis Abraham, regardait vers toutes les familles de la terre réapparaît ici sous une forme nouvelle. Le salut passe par une figure souffrante, mais il ne s’arrête pas à elle : il rejoint les multitudes et, finalement, les nations.

Mais qui est donc ce Serviteur ? La question n’est pas seulement celle du lecteur d’aujourd’hui. Elle se pose déjà dans le Nouveau Testament, de manière très concrète.

Dans les Actes des Apôtres, un haut fonctionnaire éthiopien est assis dans son char et lit précisément le passage d’Isaïe 53. Philippe s’approche et lui demande s’il comprend ce qu’il lit. L’homme répond :

« Comment pourrais-je comprendre s’il n’y a personne pour me guider ? » — Actes 8,31

Puis il pose la question qui traverse désormais toute notre histoire :

« Je t’en prie, de qui le prophète parle-t-il ? De lui-même ou bien de quelqu’un d’autre ? » — Actes 8,34

C’est alors que Philippe lui annonce Jésus, en partant de ce passage de l’Écriture.

Cette scène est importante parce qu’elle montre comment fonctionne la lecture chrétienne. Le texte d’Isaïe n’est pas présenté comme une simple phrase écrite à l’avance pour donner, des siècles plus tard, le nom et la biographie de Jésus. Il possède son propre contexte et son propre langage. Mais après les événements vécus avec Jésus, puis après sa mort et sa résurrection, ses disciples relisent les Écritures et reconnaissent dans le Christ l’accomplissement d’une histoire et d’une espérance qui les précédaient.

Le Serviteur demeure ainsi une figure mystérieuse dans les Écritures d’Israël. La lecture chrétienne va reconnaître en Jésus celui qui accomplit cette figure, mais cette reconnaissance vient d’une relecture de l’ensemble de l’histoire biblique à la lumière de ce qui s’est passé en lui.

La question posée par l’eunuque éthiopien reste donc ouverte comme une question de passage : de qui parle le prophète ? La réponse chrétienne va maintenant pouvoir être donnée à partir d’une histoire parcourue depuis Abraham.
Pour prolonger cette réflexion sur le salut et la souffrance, découvrez Dieu et le mal, relisez le Psaume 21 sur le site de l’AELF, et poursuivez le récit avec les Actes des Apôtres.

En Jésus, la promesse prend un visage

Après avoir traversé la promesse, l’histoire d’Israël, l’attente royale et la figure du Serviteur, nous arrivons au point où les chrétiens relisent cette histoire à partir de Jésus. Mais Jésus n’apparaît pas comme une figure venue de nulle part : sa vie, sa mort et sa résurrection sont comprises à la lumière des Écritures d’Israël. Après la Résurrection, ses disciples relisent ces textes autrement et reconnaissent en lui l’accomplissement d’une histoire qui le précédait. Cette relecture ne consiste pourtant pas à effacer ce qui était avant : elle affirme au contraire une continuité entre la promesse et son accomplissement.

Après la résurrection, les Écritures prennent un autre relief

Jusqu’ici, nous avons parcouru une histoire sans encore lui donner son point d’arrivée. Abraham reçoit une promesse, Israël devient le peuple qui la porte, David reçoit une promesse royale, les Psaumes et les prophètes développent l’attente, puis la figure du Serviteur introduit le paradoxe d’un salut qui passe par la souffrance.

Et voici que Jésus entre dans cette histoire.

Mais c’est après sa mort et sa résurrection que ses disciples commencent à relire l’ensemble de ce qu’ils ont vécu avec lui. Dans l’Évangile selon Luc, Jésus ressuscité rejoint ses disciples et leur parle de ce qui vient de se produire. Il ne leur présente pas une histoire nouvelle, séparée de celle d’Israël. Il revient au contraire aux Écritures qu’ils connaissent déjà :

« Puis il leur déclara : “Voici les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous : il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit à mon sujet dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.” » — Luc 24,44

Puis vient une scène décisive :

« Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures. » — Luc 24,45

Cette phrase donne une clé de lecture essentielle. Les disciples ne découvrent pas soudainement une série de textes qu’ils n’avaient jamais connus. Ils relisent les Écritures qu’ils avaient déjà reçues, mais à partir d’un événement nouveau : la mort et la résurrection de Jésus.

Le mouvement n’est donc pas simplement : « les prophètes avaient prédit Jésus, puis Jésus est arrivé ». Il est plus profond. Une histoire entière, avec ses promesses, ses attentes, ses figures et ses espérances, prend un relief nouveau à la lumière de ce qui vient de se produire.

Luc fait immédiatement suivre cette relecture d’une ouverture vers les peuples :

« Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait, qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et que la conversion serait proclamée en son nom, pour le pardon des péchés, à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. » — Luc 24,46-47

La promesse et la mission se rejoignent. Ce qui avait commencé avec Abraham et l’horizon de « toutes les familles de la terre » est maintenant relu à partir du Christ et orienté vers « toutes les nations ».

C’est pourquoi les premiers chrétiens ne construisent pas leur compréhension de Jésus à partir d’une seule phrase isolée. Ils relisent un ensemble : la promesse faite aux pères, l’histoire d’Israël, la royauté de David, les Psaumes, les prophètes et les espérances qui traversent ces textes.

Jésus n’est donc pas ajouté à la fin d’une histoire qui pourrait continuer exactement comme avant. Pour les premiers chrétiens, il en révèle le sens et l’accomplissement. Mais cette affirmation pose immédiatement une autre question : que signifie exactement « accomplir » ?

Accomplir n'est pas effacer

Le mot « accomplir » est essentiel pour comprendre la manière dont le Nouveau Testament présente le rapport de Jésus aux Écritures d’Israël. Jésus lui-même formule cette relation très clairement dans l’Évangile selon Matthieu :

« Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » — Matthieu 5,17

Accomplir n’est donc pas effacer. Jésus ne vient pas couper le fil qui relie Abraham, Moïse, David, les Psaumes et les prophètes à ce qui se passe désormais avec lui. Il s’inscrit dans cette histoire et lui donne, pour la foi chrétienne, son accomplissement.

Cela permet aussi de comprendre autrement les textes que nous avons rencontrés. La promesse faite à Abraham n’est pas abandonnée lorsque Jésus apparaît. La promesse royale faite à David n’est pas oubliée. L’espérance chantée dans les Psaumes n’est pas considérée comme une erreur. Les paroles des prophètes ne deviennent pas inutiles.

Elles sont relues à la lumière du Christ.

C’est particulièrement visible dans l’Évangile de Matthieu, qui revient régulièrement sur les Écritures pour montrer comment les événements de la vie de Jésus peuvent être compris dans la continuité de l’histoire d’Israël. La formule « afin que s’accomplisse » revient ainsi pour relier les événements concernant Jésus aux paroles des prophètes.

Mais cette lecture chrétienne demande une nuance importante. Dire qu’un texte trouve son accomplissement dans le Christ ne signifie pas nécessairement que son auteur avait écrit ce texte comme une prédiction détaillée de Jésus de Nazareth. Les textes bibliques ont leur propre histoire, leur propre contexte et leur propre sens. C’est à partir de la mort et de la résurrection de Jésus que les premiers chrétiens les relisent et reconnaissent en eux une profondeur nouvelle.

C’est exactement ce que nous avons vu avec le Serviteur d’Isaïe. Le texte d’Isaïe 53 n’est pas simplement une biographie de Jésus écrite plusieurs siècles avant sa naissance. Mais lorsqu’ils relisent ce texte après les événements de Pâques, les chrétiens reconnaissent dans la figure du Serviteur une manière de comprendre ce qui s’est joué dans la vie, la souffrance et la mort de Jésus.

La même logique traverse toute notre histoire. Abraham reçoit une promesse ; Israël la porte ; David lui donne une dimension royale ; les Psaumes et les prophètes approfondissent l’attente ; le Serviteur introduit le paradoxe d’un salut qui passe par le don de soi. Puis Jésus entre dans cette histoire et, pour la foi chrétienne, en révèle l’accomplissement.

L’accomplissement n’est donc pas une suppression du passé. Il est une manière de comprendre que la promesse était porteuse d’un avenir que ses premiers destinataires ne pouvaient pas encore pleinement voir.

Et cet accomplissement n’est pas non plus une fermeture. Jésus ne constitue pas le point final d’une histoire désormais achevée sur elle-même. La promesse qui trouve en lui son accomplissement va maintenant reprendre son mouvement vers l’extérieur : ce qui avait été promis à Abraham pour « toutes les familles de la terre » va être annoncé aux nations.
Pour approfondir cette étape décisive de l’histoire du salut, découvrez qui est Jésus et la Résurrection, ou revenez sur l’ensemble du parcours avec l’histoire du salut. Pour découvrir les récits évangéliques qui témoignent de Jésus, poursuivez avec Matthieu, Marc, Luc et Jean.

La promesse devient universelle

La promesse a trouvé en Jésus son accomplissement, mais elle ne se referme pas sur lui. Après la Résurrection, les disciples reçoivent une mission qui les conduit à sortir de Jérusalem et à porter leur témoignage toujours plus loin. Le mouvement devient alors géographique autant qu’humain : de Jérusalem à la Judée, de la Judée à la Samarie, puis jusqu’aux extrémités de la terre. Ce déplacement permet de comprendre que l’ouverture aux nations n’est pas une rupture avec l’histoire d’Israël, mais l’élargissement d’une promesse qui, depuis Abraham, regardait déjà vers toutes les familles de la terre.

De Jérusalem jusqu'aux extrémités de la terre

Après la Résurrection, les disciples sont encore à Jérusalem. Ils viennent de vivre des événements qu’ils n’ont pas encore fini de comprendre, mais Jésus leur donne maintenant une mission qui dépasse largement le lieu où tout a commencé.

Dans les Actes des Apôtres, cette mission est formulée comme un mouvement :

« Vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » — Actes 1,8

La géographie devient ici une manière de raconter l’élargissement de la promesse. Jérusalem est le point de départ. Puis le témoignage s’étend à la Judée et à la Samarie, avant de franchir les frontières du pays jusqu’aux « extrémités de la terre ».

Ce mouvement est important parce qu’il ne commence pas par l’abandon d’Israël. Il commence à Jérusalem. Les disciples ne quittent donc pas une histoire pour en commencer une autre : ils en prolongent le mouvement à partir de son lieu d’origine.

L’Évangile selon Matthieu exprime cette même ouverture sous une autre forme, lorsque Jésus ressuscité envoie ses disciples :

« Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » — Matthieu 28,19

Les deux textes se répondent. Matthieu met l’accent sur « toutes les nations ». Les Actes décrivent le chemin qui permet à cette mission de rejoindre progressivement cet horizon : Jérusalem, la Judée, la Samarie, puis les extrémités de la terre.

Et cette expression des Actes fait résonner une parole beaucoup plus ancienne. Dans Isaïe, le Serviteur reçoit cette mission :

« Je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. » — Isaïe 49,6

Le rapprochement est particulièrement fort. Dans Isaïe, la mission de la figure du Serviteur s’étend jusqu’aux extrémités de la terre. Dans les Actes, les disciples deviennent témoins de Jésus « jusqu’aux extrémités de la terre ». Le vocabulaire fait apparaître une continuité dans laquelle les premiers chrétiens reconnaissent l’accomplissement de l’espérance portée par les Écritures.

Cette dynamique va devenir concrète dans la suite du récit des Actes. Paul et Barnabé, confrontés au refus de certains de leurs auditeurs juifs, se tournent vers les nations et reprennent précisément la parole d’Isaïe :

« Je t’ai établi pour être la lumière des nations, pour que tu portes le salut jusqu’aux extrémités de la terre. » — Actes 13,47

La mission chrétienne vers les peuples apparaît ainsi comme un mouvement qui était déjà inscrit dans l’horizon des Écritures. La promesse n’est pas déplacée vers un autre sujet : elle continue son chemin.

Ce qui avait été annoncé à Abraham comme une bénédiction pour « toutes les familles de la terre » prend désormais la forme d’un témoignage envoyé depuis Jérusalem vers les nations.

Le récit pourrait donc se résumer en trois expressions qui se répondent à travers toute la page :

Abraham : « Toutes les familles de la terre. »

Jésus : « De toutes les nations, faites des disciples. »

Les Actes : « Jusqu’aux extrémités de la terre. »

La promesse n’a pas changé de direction. Elle a simplement continué son chemin, jusqu’à rejoindre ceux qui étaient encore au-delà des frontières d’Israël.

Une promesse annoncée aux nations

Pour comprendre comment les premiers chrétiens interprètent cette ouverture aux nations, il faut revenir une dernière fois au commencement de notre histoire : Abraham.

C’est précisément ce que fait Paul dans sa Lettre aux Galates. En parlant de l’Évangile annoncé aux nations, il ne présente pas cette ouverture comme une nouveauté apparue après Jésus. Il remonte directement à la promesse faite à Abraham :

« L’Écriture, prévoyant que Dieu rendrait les nations justes par la foi, annonça d’avance à Abraham cette bonne nouvelle : En toi seront bénies toutes les nations. » — Galates 3,8

Le raisonnement de Paul est remarquable. Il relit la promesse de Genèse 12 à la lumière du Christ et de l’Évangile. Pour lui, l’ouverture aux nations n’est donc pas une conséquence secondaire de la prédication chrétienne : elle était déjà contenue dans la promesse faite à Abraham.

Le fil que nous avons suivi depuis le début apparaît alors avec une nouvelle netteté. Dieu appelle Abraham ; sa descendance devient un peuple ; Israël porte la promesse ; l’espérance se concentre autour de David et de la figure royale ; les prophètes approfondissent cette attente ; Jésus est reconnu comme son accomplissement ; et cette promesse s’ouvre maintenant aux nations.

Paul développe encore cette conviction dans la Lettre aux Romains. Pour montrer que les nations ont leur place dans la louange de Dieu, il fait entendre successivement plusieurs voix des Écritures :

« À cause de cela, je te rendrai grâce parmi les nations, je chanterai en l’honneur de ton nom. » — Romains 15,9

Puis :

« Nations, soyez dans la joie avec son peuple ! » — Romains 15,10

Et encore :

« Toutes les nations, louez le Seigneur ; que tous les peuples chantent sa louange. » — Romains 15,11

Enfin, Paul revient à Isaïe :

« Il paraîtra, le rejeton de Jessé, celui qui se lèvera pour gouverner les nations ; en lui les nations mettront leur espérance. » — Romains 15,12

Cette succession de citations est importante. Paul ne cherche pas seulement à justifier après coup la présence des nations dans l’Église. Il relit plusieurs textes d’Israël et montre comment, pour lui, ils convergent vers cette ouverture.

On retrouve ainsi les différents fils de notre histoire : la promesse faite à Abraham, le peuple d’Israël, la figure de David et de Jessé, l’espérance des prophètes, puis l’ouverture aux nations.

La mission chrétienne n’est donc pas comprise par Paul comme l’invention d’un projet entièrement nouveau. Elle est comprise comme l’accomplissement d’une promesse qui traversait déjà les Écritures.

Et c’est là que le cercle se referme. Nous étions partis d’un homme à qui Dieu avait dit : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » Nous avons traversé l’histoire d’un peuple, l’espérance d’un roi, les paroles des prophètes et l’attente d’un salut qui prendrait un visage inattendu. En Jésus-Christ, les premiers chrétiens reconnaissent l’accomplissement de cette histoire. Puis cette promesse, dès l’origine tournée vers toutes les familles de la terre, se met en chemin vers les nations.
Pour approfondir l’ouverture de la promesse aux nations, découvrez deux moments décisifs du récit des Actes : Corneille et Pierre et le concile de Jérusalem. Vous pouvez également suivre le rôle de Pierre dans les Actes des Apôtres et découvrir Paul ainsi que les épîtres de Paul. Pour aller plus loin, retrouvez également les premières communautés chrétiennes.

La promesse n’avait pas changé de destination. Elle avait simplement traversé l’histoire.

Elle avait commencé avec un homme appelé à partir, était devenue l’histoire d’un peuple, avait pris les traits d’un roi et les accents des prophètes. En Jésus-Christ, les premiers chrétiens ont reconnu son accomplissement. Et cette promesse, dès l’origine tournée vers toutes les familles de la terre, s’est alors mise en chemin vers les nations.

Une histoire commencée avec un homme qui part sur une parole de Dieu s’est ainsi ouverte à l’humanité entière.

Tout avait commencé par une parole adressée à un homme : « Pars. »
Des siècles plus tard, cette parole a traversé l’histoire
et, en Jésus-Christ, elle s’est ouverte à toutes les nations.