Chrétien et engagement dans la cité
Être chrétien dans la cité,
est-ce la fuir ou chercher à la transformer ?
est-ce la fuir ou chercher à la transformer ?
Le chrétien ne vit pas à côté du monde, mais au milieu de ceux qui ne partagent pas nécessairement sa foi. Il travaille, vote, s’engage, rencontre, débat et participe à une société qu’il n’a pas choisie et qu’il ne partage pas avec les seuls croyants. Pourtant, comment prendre part à la vie commune sans transformer l’Évangile en programme politique ou chercher à imposer ses convictions ? Entre retrait et volonté de conquête, une autre manière d’habiter la cité est-elle possible ?
Le chrétien peut-il rester à l’écart du monde ?
Il suffit de regarder autour de soi pour s’en rendre compte. Le chrétien prend le même métro que les autres, travaille avec des personnes qui ne partagent pas nécessairement sa foi, utilise les mêmes services publics, paie ses impôts, participe à la vie de son quartier et peut s’engager dans une association, une entreprise ou une institution. Il peut contester certaines décisions, en approuver d’autres, mais il demeure pris dans la même histoire collective que ceux qui l’entourent.
Il n’existe pas, dans la vie ordinaire, de frontière qui séparerait d’un côté les chrétiens et de l’autre la cité. Même lorsque le chrétien choisit de ne pas s’engager politiquement, il reste un citoyen parmi d’autres, soumis aux mêmes lois, bénéficiaire des mêmes droits et confronté aux mêmes questions qui traversent la société. Il est déjà dans la cité, avant même d’avoir décidé de s’y engager.
La question n’est donc pas d’abord de savoir s’il faut devenir militant, entrer en politique ou prendre publiquement position. Elle est plus simple, et peut-être plus exigeante : peut-on être chrétien sans être concerné par le monde dans lequel on vit ? Car se désintéresser des affaires communes n’est pas nécessairement une manière de rester fidèle à l’Évangile. Le retrait peut être un choix légitime dans certaines circonstances, mais il peut aussi devenir une manière de ne plus voir les personnes, les injustices ou les responsabilités qui se trouvent juste devant nous.
La foi chrétienne ne propose pas de quitter le monde pour préserver sa pureté. Elle conduit plutôt à y vivre autrement. Le chrétien n’a pas à se fabriquer une cité parallèle dans laquelle ses convictions seraient à l’abri de toute confrontation ; il est appelé à habiter un monde partagé, avec ses désaccords, ses fragilités et ses espérances. La question de l’engagement commence donc moins par la conquête d’une place que par la manière dont nous habitons la place qui est déjà la nôtre.
Il n’existe pas, dans la vie ordinaire, de frontière qui séparerait d’un côté les chrétiens et de l’autre la cité. Même lorsque le chrétien choisit de ne pas s’engager politiquement, il reste un citoyen parmi d’autres, soumis aux mêmes lois, bénéficiaire des mêmes droits et confronté aux mêmes questions qui traversent la société. Il est déjà dans la cité, avant même d’avoir décidé de s’y engager.
La question n’est donc pas d’abord de savoir s’il faut devenir militant, entrer en politique ou prendre publiquement position. Elle est plus simple, et peut-être plus exigeante : peut-on être chrétien sans être concerné par le monde dans lequel on vit ? Car se désintéresser des affaires communes n’est pas nécessairement une manière de rester fidèle à l’Évangile. Le retrait peut être un choix légitime dans certaines circonstances, mais il peut aussi devenir une manière de ne plus voir les personnes, les injustices ou les responsabilités qui se trouvent juste devant nous.
La foi chrétienne ne propose pas de quitter le monde pour préserver sa pureté. Elle conduit plutôt à y vivre autrement. Le chrétien n’a pas à se fabriquer une cité parallèle dans laquelle ses convictions seraient à l’abri de toute confrontation ; il est appelé à habiter un monde partagé, avec ses désaccords, ses fragilités et ses espérances. La question de l’engagement commence donc moins par la conquête d’une place que par la manière dont nous habitons la place qui est déjà la nôtre.
Jésus voulait-il prendre le pouvoir ?
Pour celui qui regarde les évangiles avec les catégories politiques de son époque, Jésus peut sembler difficile à situer. Il parle d’un Royaume, rassemble autour de lui des disciples, attire les foules et finit par être accusé devant l’autorité romaine. Pourtant, à aucun moment son action ne se transforme en conquête du pouvoir politique.
Les évangiles nous placent au contraire devant une autre manière de comprendre l’autorité : non pas comme un moyen de dominer, mais comme une responsabilité devant Dieu et devant les autres. Deux scènes permettent de le découvrir : face à César, Jésus refuse de se laisser enfermer dans une alternative politique ; face à ses disciples, il renverse leur manière de penser la grandeur.
Le Royaume annoncé par Jésus ne se construit donc pas selon la logique de la prise de pouvoir. Mais cela ne signifie pas pour autant que le chrétien puisse se désintéresser de l’autorité, de la vie publique ou de la manière dont le pouvoir est exercé.
Les évangiles nous placent au contraire devant une autre manière de comprendre l’autorité : non pas comme un moyen de dominer, mais comme une responsabilité devant Dieu et devant les autres. Deux scènes permettent de le découvrir : face à César, Jésus refuse de se laisser enfermer dans une alternative politique ; face à ses disciples, il renverse leur manière de penser la grandeur.
Le Royaume annoncé par Jésus ne se construit donc pas selon la logique de la prise de pouvoir. Mais cela ne signifie pas pour autant que le chrétien puisse se désintéresser de l’autorité, de la vie publique ou de la manière dont le pouvoir est exercé.
« Rendez à César ce qui est à César »
La scène se déroule dans un climat de tension. Jésus se trouve face à des hommes venus l’interroger, mais leur question n’est pas innocente. Ils cherchent moins une réponse qu’une faute qui pourrait être retenue contre lui : « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César ? » (Mc 12,14).
La question semble simple. Elle ne l’est pas. Répondre « oui », c’est prendre le risque de paraître cautionner la domination romaine. Répondre « non », c’est fournir à ses adversaires un motif d’accusation. Jésus demande alors qu’on lui apporte une pièce. Il la prend, la regarde et demande : « De qui porte-t-elle l’effigie et l’inscription ? » La réponse est évidente : César.
Puis vient cette phrase devenue célèbre : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mc 12,17). La réponse ne donne pourtant pas une théorie complète des rapports entre l’Église et l’État. Jésus ne distribue pas les compétences entre deux administrations et ne propose pas davantage un programme politique. Il refuse surtout de se laisser enfermer dans l’alternative qu’on lui impose.
Car le plus étonnant se trouve peut-être dans la seconde partie de la phrase. Après avoir parlé de César, Jésus parle de Dieu. Et il ne dit pas simplement que certaines choses appartiennent au pouvoir politique et d’autres à la religion. Il rappelle que l’existence humaine elle-même demeure sous le regard de Dieu. L’autorité politique peut exercer une responsabilité réelle dans la cité ; elle n’en devient pas pour autant l’autorité ultime.
Cette distinction est essentielle. Reconnaître une autorité politique ne signifie pas lui attribuer un pouvoir absolu sur l’être humain. Et reconnaître Dieu comme Seigneur ne signifie pas nécessairement refuser toute autorité civile. Le chrétien se trouve ainsi dans un espace de responsabilité où il doit pouvoir respecter l’ordre commun tout en gardant la liberté intérieure de discerner ce qui est juste.
Jésus ne sépare donc pas la foi de la vie publique. Il refuse plutôt de confondre les deux. La foi ne fournit pas à César une légitimité absolue, pas plus qu’elle ne transforme automatiquement le croyant en adversaire de toute autorité. Entre soumission aveugle et refus systématique, demeure un espace de conscience, de discernement et de responsabilité.
La question semble simple. Elle ne l’est pas. Répondre « oui », c’est prendre le risque de paraître cautionner la domination romaine. Répondre « non », c’est fournir à ses adversaires un motif d’accusation. Jésus demande alors qu’on lui apporte une pièce. Il la prend, la regarde et demande : « De qui porte-t-elle l’effigie et l’inscription ? » La réponse est évidente : César.
Puis vient cette phrase devenue célèbre : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mc 12,17). La réponse ne donne pourtant pas une théorie complète des rapports entre l’Église et l’État. Jésus ne distribue pas les compétences entre deux administrations et ne propose pas davantage un programme politique. Il refuse surtout de se laisser enfermer dans l’alternative qu’on lui impose.
Car le plus étonnant se trouve peut-être dans la seconde partie de la phrase. Après avoir parlé de César, Jésus parle de Dieu. Et il ne dit pas simplement que certaines choses appartiennent au pouvoir politique et d’autres à la religion. Il rappelle que l’existence humaine elle-même demeure sous le regard de Dieu. L’autorité politique peut exercer une responsabilité réelle dans la cité ; elle n’en devient pas pour autant l’autorité ultime.
Cette distinction est essentielle. Reconnaître une autorité politique ne signifie pas lui attribuer un pouvoir absolu sur l’être humain. Et reconnaître Dieu comme Seigneur ne signifie pas nécessairement refuser toute autorité civile. Le chrétien se trouve ainsi dans un espace de responsabilité où il doit pouvoir respecter l’ordre commun tout en gardant la liberté intérieure de discerner ce qui est juste.
Jésus ne sépare donc pas la foi de la vie publique. Il refuse plutôt de confondre les deux. La foi ne fournit pas à César une légitimité absolue, pas plus qu’elle ne transforme automatiquement le croyant en adversaire de toute autorité. Entre soumission aveugle et refus systématique, demeure un espace de conscience, de discernement et de responsabilité.
« Il n’en sera pas ainsi parmi vous »
La scène est presque banale : les disciples marchent avec Jésus et discutent entre eux. Mais leur conversation révèle ce qui les préoccupe. Ils se demandent lequel est le plus grand. Derrière cette querelle apparemment dérisoire se cache une question beaucoup plus profonde : qui aura la première place ?
Jésus les appelle. Il sait ce dont ils parlaient et ne contourne pas la question. Il ne leur donne pas une méthode pour mieux conquérir cette première place. Il retourne complètement leur manière de penser :« Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous » (Mc 9,35).
Dans une autre scène, les fils de Zébédée demandent encore une place privilégiée auprès de lui. Les autres disciples s’indignent. Jésus les réunit alors et leur montre ce qui distingue la logique de son Royaume de celle du pouvoir tel qu’ils le connaissent : « Les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi » (Mc 10,42-43).
La phrase est radicale. Jésus ne prétend pas que l’autorité n’existe pas. Il ne dit pas que toute responsabilité ou toute fonction de commandement serait mauvaise. Il déplace la question de sa finalité. Celui qui exerce une responsabilité ne doit pas chercher d’abord à faire sentir son pouvoir, mais à servir ceux dont il a la charge.
Et Jésus ne présente pas cette logique comme une simple règle de bonne conduite. Il la rend visible dans sa propre existence : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10,45). L’autorité prend alors une forme paradoxale. Elle ne se mesure plus à la capacité d’imposer sa volonté, mais à la capacité de se mettre au service d’un autre.
Cela change profondément la manière de regarder l’engagement dans la cité. La question chrétienne ne peut pas être seulement : « Quelle influence pouvons-nous obtenir ? » Elle doit aussi devenir : « Que faisons-nous de l’influence qui nous est confiée ? » Une responsabilité politique, associative, professionnelle ou sociale peut devenir un lieu de pouvoir. Elle peut aussi devenir un lieu de service.
Le christianisme ne propose donc pas une fascination inversée pour le pouvoir. Il ne demande pas au chrétien de conquérir les positions d’autorité pour imposer une vision du monde. Il lui demande de ne pas oublier, lorsqu’une responsabilité lui est confiée, que l’autorité n’est jamais une propriété personnelle : elle est une responsabilité envers des personnes.
Jésus les appelle. Il sait ce dont ils parlaient et ne contourne pas la question. Il ne leur donne pas une méthode pour mieux conquérir cette première place. Il retourne complètement leur manière de penser :« Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous » (Mc 9,35).
Dans une autre scène, les fils de Zébédée demandent encore une place privilégiée auprès de lui. Les autres disciples s’indignent. Jésus les réunit alors et leur montre ce qui distingue la logique de son Royaume de celle du pouvoir tel qu’ils le connaissent : « Les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi » (Mc 10,42-43).
La phrase est radicale. Jésus ne prétend pas que l’autorité n’existe pas. Il ne dit pas que toute responsabilité ou toute fonction de commandement serait mauvaise. Il déplace la question de sa finalité. Celui qui exerce une responsabilité ne doit pas chercher d’abord à faire sentir son pouvoir, mais à servir ceux dont il a la charge.
Et Jésus ne présente pas cette logique comme une simple règle de bonne conduite. Il la rend visible dans sa propre existence : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10,45). L’autorité prend alors une forme paradoxale. Elle ne se mesure plus à la capacité d’imposer sa volonté, mais à la capacité de se mettre au service d’un autre.
Cela change profondément la manière de regarder l’engagement dans la cité. La question chrétienne ne peut pas être seulement : « Quelle influence pouvons-nous obtenir ? » Elle doit aussi devenir : « Que faisons-nous de l’influence qui nous est confiée ? » Une responsabilité politique, associative, professionnelle ou sociale peut devenir un lieu de pouvoir. Elle peut aussi devenir un lieu de service.
Le christianisme ne propose donc pas une fascination inversée pour le pouvoir. Il ne demande pas au chrétien de conquérir les positions d’autorité pour imposer une vision du monde. Il lui demande de ne pas oublier, lorsqu’une responsabilité lui est confiée, que l’autorité n’est jamais une propriété personnelle : elle est une responsabilité envers des personnes.
Servir la cité sans chercher à la posséder
Prendre part à la vie de la cité ne signifie pas nécessairement entrer en politique. Un chrétien peut s’engager dans une association, participer à la vie de son quartier, accompagner une personne fragile, exercer son métier avec honnêteté, contribuer à une œuvre éducative, prendre soin d’un proche ou simplement se rendre disponible lorsqu’une situation l’exige. L’engagement commence souvent bien avant le militantisme.
Cette diversité des engagements est importante, car la cité n’est pas seulement faite d’institutions et de responsables politiques. Elle est faite de relations, de lieux de travail, d’écoles, d’associations, de familles, de quartiers et de toutes ces réalités dans lesquelles des personnes cherchent à vivre ensemble. Le chrétien peut y prendre sa part sans chercher à transformer chacune de ses actions en affirmation religieuse.
Cela conduit à une notion centrale de la pensée chrétienne : le bien commun. Il ne désigne pas simplement la somme des intérêts particuliers, ni ce qui correspond aux convictions du groupe auquel nous appartenons. Chercher le bien commun, c’est se demander quelles conditions permettent aux personnes et aux groupes de vivre ensemble, de développer leurs capacités, d’exercer leurs responsabilités et de prendre leur part à la vie collective.
Cette recherche oblige précisément à sortir de soi. Le bien commun n’est pas simplement ce qui correspond à mes convictions. Je peux défendre une idée parce que je la crois juste, tout en reconnaissant que d’autres peuvent raisonnablement ne pas la partager. Je peux chercher à convaincre sans considérer celui qui pense autrement comme un obstacle ou un adversaire à éliminer.
C’est aussi ce qui permet de comprendre autrement l’engagement chrétien. Il ne consiste pas à demander d’abord : « Comment faire prévaloir mes convictions ? » Il peut commencer par une autre question : « Qu’est-ce qui contribue réellement à la vie de ceux avec lesquels je partage cette cité ? » La différence est importante. Elle déplace le centre de gravité de la conquête vers le service.
Le chrétien n’est donc pas appelé à défendre uniquement les intérêts des chrétiens. Il peut agir avec des personnes qui ne partagent pas sa foi, participer à des projets communs et rechercher avec elles ce qui peut servir la dignité de tous. Servir la cité, c’est accepter qu’elle appartienne à tous.
Cette diversité des engagements est importante, car la cité n’est pas seulement faite d’institutions et de responsables politiques. Elle est faite de relations, de lieux de travail, d’écoles, d’associations, de familles, de quartiers et de toutes ces réalités dans lesquelles des personnes cherchent à vivre ensemble. Le chrétien peut y prendre sa part sans chercher à transformer chacune de ses actions en affirmation religieuse.
Cela conduit à une notion centrale de la pensée chrétienne : le bien commun. Il ne désigne pas simplement la somme des intérêts particuliers, ni ce qui correspond aux convictions du groupe auquel nous appartenons. Chercher le bien commun, c’est se demander quelles conditions permettent aux personnes et aux groupes de vivre ensemble, de développer leurs capacités, d’exercer leurs responsabilités et de prendre leur part à la vie collective.
Cette recherche oblige précisément à sortir de soi. Le bien commun n’est pas simplement ce qui correspond à mes convictions. Je peux défendre une idée parce que je la crois juste, tout en reconnaissant que d’autres peuvent raisonnablement ne pas la partager. Je peux chercher à convaincre sans considérer celui qui pense autrement comme un obstacle ou un adversaire à éliminer.
C’est aussi ce qui permet de comprendre autrement l’engagement chrétien. Il ne consiste pas à demander d’abord : « Comment faire prévaloir mes convictions ? » Il peut commencer par une autre question : « Qu’est-ce qui contribue réellement à la vie de ceux avec lesquels je partage cette cité ? » La différence est importante. Elle déplace le centre de gravité de la conquête vers le service.
Le chrétien n’est donc pas appelé à défendre uniquement les intérêts des chrétiens. Il peut agir avec des personnes qui ne partagent pas sa foi, participer à des projets communs et rechercher avec elles ce qui peut servir la dignité de tous. Servir la cité, c’est accepter qu’elle appartienne à tous.
Peut-on défendre ses convictions sans vouloir les imposer ?
Dans une même salle, autour d’une même table, peuvent se retrouver des personnes qui ne partagent ni la même foi, ni les mêmes convictions, ni parfois la même conception de ce qui serait souhaitable pour la société. Elles peuvent pourtant travailler ensemble, chercher une solution commune et reconnaître qu’elles ont quelque chose à apporter au débat. Vivre dans une société pluraliste, c’est accepter que nos convictions ne soient pas les seules à avoir droit de cité.
Pour un chrétien, cette situation ne signifie pas qu’il devrait laisser sa foi à la porte lorsqu’il entre dans l’espace public. Ses convictions peuvent nourrir sa manière de comprendre la dignité humaine, la justice, la solidarité ou le bien commun. Il peut les exprimer, les défendre et chercher à convaincre. Mais il lui faut aussi accepter une distinction essentielle : témoigner de ce que l’on croit n’est pas contraindre celui qui ne le croit pas.
Cette distinction paraît simple, mais elle engage une manière entière d’habiter la cité. Elle suppose de pouvoir parler de sa foi sans transformer toute discussion en affrontement, défendre une conviction sans considérer le désaccord comme une menace et chercher à convaincre sans faire de la conviction d’autrui un problème à supprimer.
Pour un chrétien, cette situation ne signifie pas qu’il devrait laisser sa foi à la porte lorsqu’il entre dans l’espace public. Ses convictions peuvent nourrir sa manière de comprendre la dignité humaine, la justice, la solidarité ou le bien commun. Il peut les exprimer, les défendre et chercher à convaincre. Mais il lui faut aussi accepter une distinction essentielle : témoigner de ce que l’on croit n’est pas contraindre celui qui ne le croit pas.
Cette distinction paraît simple, mais elle engage une manière entière d’habiter la cité. Elle suppose de pouvoir parler de sa foi sans transformer toute discussion en affrontement, défendre une conviction sans considérer le désaccord comme une menace et chercher à convaincre sans faire de la conviction d’autrui un problème à supprimer.
Croire sans contraindre
Une conviction profonde n’est pas nécessairement une conviction imposée. Un chrétien peut croire que quelque chose est vrai, bon ou juste, et considérer qu’il est important de pouvoir le dire publiquement. Le silence n’est pas la seule manière de respecter celui qui pense autrement. Mais la manière de parler compte autant que le fait de parler.
Le témoignage commence par une parole assumée : « Voilà ce que je crois, voilà pourquoi cela compte pour moi. » Le dialogue ajoute une autre dimension : « Je peux t’écouter et chercher à comprendre pourquoi tu ne vois pas les choses comme moi. » La persuasion cherche à faire évoluer une conviction par l’argument, l’exemple ou la rencontre. La contrainte, elle, change de nature : elle ne cherche plus à convaincre, mais à obtenir l’adhésion par la pression, la menace ou l’impossibilité de faire autrement.
Ces quatre réalités ne doivent donc pas être confondues. Défendre une conviction dans l’espace public n’est pas en soi une volonté d’imposer sa foi. Mais inversement, invoquer la liberté de témoigner ne peut pas servir à justifier la contrainte. La liberté de croire implique aussi la liberté de ne pas croire.
Cette logique est profondément cohérente avec la manière dont Jésus rencontre les personnes. Il appelle, il enseigne, il questionne, il invite. Mais il ne force pas ceux qui refusent de le suivre. Lorsque certains disciples se retirent, il demande aux Douze : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » (Jn 6,67). Pierre répondra, mais la réponse lui appartient.
Cela ne signifie pas que toute parole chrétienne doive devenir prudente jusqu’à l’effacement. Une conviction qui ne peut plus être affirmée n’est plus vraiment une conviction. Le chrétien peut défendre publiquement ce qu’il estime juste, y compris lorsque cette parole dérange. Mais il peut le faire en reconnaissant à celui qui l’écoute une liberté qui ne dépend pas de son accord.
Convaincre n’est pas vaincre. Cette distinction peut sembler élémentaire ; elle devient pourtant décisive dès lors que la foi entre dans le débat public. Le chrétien n’a pas besoin de renoncer à ses convictions pour respecter la liberté de l’autre. Il doit plutôt apprendre à les porter dans une parole qui accepte le dialogue, le désaccord et même la possibilité de ne pas convaincre.
Le témoignage commence par une parole assumée : « Voilà ce que je crois, voilà pourquoi cela compte pour moi. » Le dialogue ajoute une autre dimension : « Je peux t’écouter et chercher à comprendre pourquoi tu ne vois pas les choses comme moi. » La persuasion cherche à faire évoluer une conviction par l’argument, l’exemple ou la rencontre. La contrainte, elle, change de nature : elle ne cherche plus à convaincre, mais à obtenir l’adhésion par la pression, la menace ou l’impossibilité de faire autrement.
Ces quatre réalités ne doivent donc pas être confondues. Défendre une conviction dans l’espace public n’est pas en soi une volonté d’imposer sa foi. Mais inversement, invoquer la liberté de témoigner ne peut pas servir à justifier la contrainte. La liberté de croire implique aussi la liberté de ne pas croire.
Cette logique est profondément cohérente avec la manière dont Jésus rencontre les personnes. Il appelle, il enseigne, il questionne, il invite. Mais il ne force pas ceux qui refusent de le suivre. Lorsque certains disciples se retirent, il demande aux Douze : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » (Jn 6,67). Pierre répondra, mais la réponse lui appartient.
Cela ne signifie pas que toute parole chrétienne doive devenir prudente jusqu’à l’effacement. Une conviction qui ne peut plus être affirmée n’est plus vraiment une conviction. Le chrétien peut défendre publiquement ce qu’il estime juste, y compris lorsque cette parole dérange. Mais il peut le faire en reconnaissant à celui qui l’écoute une liberté qui ne dépend pas de son accord.
Convaincre n’est pas vaincre. Cette distinction peut sembler élémentaire ; elle devient pourtant décisive dès lors que la foi entre dans le débat public. Le chrétien n’a pas besoin de renoncer à ses convictions pour respecter la liberté de l’autre. Il doit plutôt apprendre à les porter dans une parole qui accepte le dialogue, le désaccord et même la possibilité de ne pas convaincre.
Travailler avec ceux qui ne croient pas comme nous
Dans une association, une entreprise, une équipe municipale ou un projet de solidarité, il arrive que des personnes très différentes se retrouvent autour d’une même table. L’un est croyant, l’autre ne l’est pas. L’un prie, l’autre ne se pose aucune question religieuse. L’un appartient à une autre tradition religieuse, l’autre se définit comme agnostique ou athée. Pourtant, ils peuvent décider ensemble d’aider des personnes isolées, de défendre un quartier, d’accompagner des jeunes ou de répondre à une situation d’urgence.
Faut-il pour autant commencer par chercher ce qui les sépare ? Ce serait passer à côté de ce qu’ils peuvent accomplir ensemble. Le partage d’un même projet ne suppose pas le partage de toutes les convictions. Il est possible de travailler avec quelqu’un dont on ne partage pas la vision du monde, précisément parce qu’un bien concret peut être recherché en commun.
Cela ne demande pas au chrétien de mettre sa foi entre parenthèses. Il peut savoir pourquoi il s’engage et ce qui nourrit intérieurement son action. Mais il n’a pas besoin que tous ceux qui travaillent avec lui adoptent les mêmes fondements pour pouvoir construire quelque chose avec eux. La coopération dans la cité ne repose pas nécessairement sur une croyance commune ; elle peut reposer sur une responsabilité commune.
Cette attitude rejoint une question déjà rencontrée lorsque nous parlions de christianisme et de culture. L’unité ne suppose pas l’uniformité. Une société peut être réellement commune sans que tous ses membres pensent de la même manière, pratiquent la même religion ou partagent les mêmes convictions philosophiques.
C’est même l’une des conditions du pluralisme : accepter que l’autre ne soit pas une version incomplète de soi. Le chrétien peut témoigner de ce qu’il croit tout en reconnaissant que son interlocuteur possède sa propre liberté, son histoire et ses convictions. Il peut chercher avec lui ce qui est juste sans exiger d’abord qu’il pense comme lui.
Cette capacité à coopérer sans se confondre est particulièrement importante pour une foi qui se veut universelle. Le chrétien n’est pas appelé à construire une cité réservée à ceux qui croient comme lui, mais à prendre sa part d’une cité qui appartient à tous.
Faut-il pour autant commencer par chercher ce qui les sépare ? Ce serait passer à côté de ce qu’ils peuvent accomplir ensemble. Le partage d’un même projet ne suppose pas le partage de toutes les convictions. Il est possible de travailler avec quelqu’un dont on ne partage pas la vision du monde, précisément parce qu’un bien concret peut être recherché en commun.
Cela ne demande pas au chrétien de mettre sa foi entre parenthèses. Il peut savoir pourquoi il s’engage et ce qui nourrit intérieurement son action. Mais il n’a pas besoin que tous ceux qui travaillent avec lui adoptent les mêmes fondements pour pouvoir construire quelque chose avec eux. La coopération dans la cité ne repose pas nécessairement sur une croyance commune ; elle peut reposer sur une responsabilité commune.
Cette attitude rejoint une question déjà rencontrée lorsque nous parlions de christianisme et de culture. L’unité ne suppose pas l’uniformité. Une société peut être réellement commune sans que tous ses membres pensent de la même manière, pratiquent la même religion ou partagent les mêmes convictions philosophiques.
C’est même l’une des conditions du pluralisme : accepter que l’autre ne soit pas une version incomplète de soi. Le chrétien peut témoigner de ce qu’il croit tout en reconnaissant que son interlocuteur possède sa propre liberté, son histoire et ses convictions. Il peut chercher avec lui ce qui est juste sans exiger d’abord qu’il pense comme lui.
Cette capacité à coopérer sans se confondre est particulièrement importante pour une foi qui se veut universelle. Le chrétien n’est pas appelé à construire une cité réservée à ceux qui croient comme lui, mais à prendre sa part d’une cité qui appartient à tous.
Quand la foi devient un projet de pouvoir
Avoir des convictions politiques inspirées par sa foi n’est pas en soi un problème. Un chrétien peut considérer que certaines décisions publiques sont plus conformes à ce qu’il croit juste, défendre une politique sociale, soutenir une mesure qu’il estime favorable aux plus fragiles ou s’engager personnellement dans la vie publique. Sa foi peut naturellement éclairer ses choix.
La difficulté apparaît lorsque le mouvement s’inverse : lorsque le projet politique ne cherche plus seulement à traduire certaines convictions chrétiennes dans la cité, mais devient le lieu où l’on espère accomplir quelque chose qui relève du Royaume de Dieu. Le politique cesse alors d’être un moyen parmi d’autres de servir la cité et commence à porter une espérance qui le dépasse.
Or l’Évangile ne se laisse pas enfermer dans une idéologie. Il ne correspond jamais entièrement à un programme, à un parti, à une culture ou à une vision particulière de l’organisation de la société. Il peut inspirer des engagements politiques différents, et il peut aussi conduire le chrétien à regarder avec distance les solutions qu’il aurait pourtant envie de défendre.
C’est une distinction exigeante, parce qu’elle oblige à accepter qu’une conviction politique, même profondément nourrie par la foi, reste une conviction politique. Elle peut être discutée, contestée, amendée. Elle peut être juste sur certains points et discutable sur d’autres. Elle ne devient pas l’Évangile simplement parce qu’un chrétien la défend.
Le risque est particulièrement grand lorsque l’appartenance chrétienne devient indissociable d’une identité politique ou culturelle. La foi peut alors devenir un signe d’appartenance à défendre, une frontière entre « nous » et « eux », plutôt qu’une relation au Christ qui ouvre à l’autre. Nous avons déjà rencontré ce mécanisme : lorsque l’identité devient absolue, ce qui devait être reçu comme un héritage peut finir par devenir une forteresse.
L’enjeu n’est donc pas de demander au chrétien de se désengager de la cité. C’est presque l’inverse : plus il s’engage, plus il lui faut savoir distinguer ce qui relève de sa foi et ce qui relève de ses choix humains. Cette distinction protège à la fois la liberté politique et la liberté de l’Évangile.
La difficulté apparaît lorsque le mouvement s’inverse : lorsque le projet politique ne cherche plus seulement à traduire certaines convictions chrétiennes dans la cité, mais devient le lieu où l’on espère accomplir quelque chose qui relève du Royaume de Dieu. Le politique cesse alors d’être un moyen parmi d’autres de servir la cité et commence à porter une espérance qui le dépasse.
Or l’Évangile ne se laisse pas enfermer dans une idéologie. Il ne correspond jamais entièrement à un programme, à un parti, à une culture ou à une vision particulière de l’organisation de la société. Il peut inspirer des engagements politiques différents, et il peut aussi conduire le chrétien à regarder avec distance les solutions qu’il aurait pourtant envie de défendre.
C’est une distinction exigeante, parce qu’elle oblige à accepter qu’une conviction politique, même profondément nourrie par la foi, reste une conviction politique. Elle peut être discutée, contestée, amendée. Elle peut être juste sur certains points et discutable sur d’autres. Elle ne devient pas l’Évangile simplement parce qu’un chrétien la défend.
Le risque est particulièrement grand lorsque l’appartenance chrétienne devient indissociable d’une identité politique ou culturelle. La foi peut alors devenir un signe d’appartenance à défendre, une frontière entre « nous » et « eux », plutôt qu’une relation au Christ qui ouvre à l’autre. Nous avons déjà rencontré ce mécanisme : lorsque l’identité devient absolue, ce qui devait être reçu comme un héritage peut finir par devenir une forteresse.
L’enjeu n’est donc pas de demander au chrétien de se désengager de la cité. C’est presque l’inverse : plus il s’engage, plus il lui faut savoir distinguer ce qui relève de sa foi et ce qui relève de ses choix humains. Cette distinction protège à la fois la liberté politique et la liberté de l’Évangile.
Une cité pour tous
Une cité n’est pas faite de personnes qui se ressemblent. Elle rassemble des histoires, des convictions, des religions, des cultures, des sensibilités et des situations de vie différentes. Le chrétien y entre avec sa foi, mais il n’y entre pas pour défendre les intérêts d’un groupe religieux séparé du reste de la société. Il y entre comme membre d’une cité qui appartient aussi à ceux qui ne croient pas comme lui.
Cette réalité donne au mot « prochain » une portée particulière. Il ne désigne pas seulement celui qui partage mes convictions ou qui appartient à mon cercle. Dans la vie concrète, le prochain peut être celui dont je ne comprends pas les choix, celui avec qui je suis en désaccord, celui que je ne rencontrerais jamais spontanément. La recherche du bien commun commence précisément lorsque l’autre cesse d’être considéré uniquement à partir de ce qu’il partage avec moi.
C’est pourquoi l’engagement chrétien ne peut pas avoir pour seul objectif que les chrétiens vivent mieux dans la cité. Il porte une attention particulière à ceux qui sont fragiles, oubliés ou laissés au bord du chemin : la personne pauvre, malade, isolée, étrangère, dépendante, victime d’une injustice ou simplement privée des moyens de participer pleinement à la vie commune. La dignité d’une personne ne dépend ni de son utilité, ni de sa réussite, ni de son appartenance.
La justice, la paix, la solidarité, la liberté, la responsabilité ou encore le soin de la création ne sont donc pas des cases à cocher dans une liste de « valeurs chrétiennes ». Elles prennent sens dans une manière de regarder les personnes et le monde. Elles posent chaque fois la même question : qu’est-ce qui permet à chacun de vivre humainement, de prendre sa part de la société et de ne pas être abandonné lorsque ses forces lui manquent ?
Cette perspective rejoint directement ce que nous avons découvert en parlant de l’intelligence artificielle. Si la dignité humaine dépendait de la performance, de l’autonomie ou de l’utilité, certaines personnes finiraient nécessairement par compter moins que d’autres. La foi chrétienne affirme l’inverse : la valeur d’une personne demeure lorsqu’elle ne peut plus rien produire, lorsqu’elle dépend des autres ou lorsque ses capacités diminuent.
Chercher le bien commun, c’est donc accepter de regarder plus loin que son propre groupe, ses propres intérêts et même ses propres convictions. Le chrétien peut porter dans le débat public une vision nourrie par l’Évangile, mais ce qu’il cherche à construire ne lui est pas réservé. Il ne travaille pas seulement pour que les chrétiens vivent bien dans la cité ; il cherche ce qui peut permettre à tous d’y vivre humainement.
Cette réalité donne au mot « prochain » une portée particulière. Il ne désigne pas seulement celui qui partage mes convictions ou qui appartient à mon cercle. Dans la vie concrète, le prochain peut être celui dont je ne comprends pas les choix, celui avec qui je suis en désaccord, celui que je ne rencontrerais jamais spontanément. La recherche du bien commun commence précisément lorsque l’autre cesse d’être considéré uniquement à partir de ce qu’il partage avec moi.
C’est pourquoi l’engagement chrétien ne peut pas avoir pour seul objectif que les chrétiens vivent mieux dans la cité. Il porte une attention particulière à ceux qui sont fragiles, oubliés ou laissés au bord du chemin : la personne pauvre, malade, isolée, étrangère, dépendante, victime d’une injustice ou simplement privée des moyens de participer pleinement à la vie commune. La dignité d’une personne ne dépend ni de son utilité, ni de sa réussite, ni de son appartenance.
La justice, la paix, la solidarité, la liberté, la responsabilité ou encore le soin de la création ne sont donc pas des cases à cocher dans une liste de « valeurs chrétiennes ». Elles prennent sens dans une manière de regarder les personnes et le monde. Elles posent chaque fois la même question : qu’est-ce qui permet à chacun de vivre humainement, de prendre sa part de la société et de ne pas être abandonné lorsque ses forces lui manquent ?
Cette perspective rejoint directement ce que nous avons découvert en parlant de l’intelligence artificielle. Si la dignité humaine dépendait de la performance, de l’autonomie ou de l’utilité, certaines personnes finiraient nécessairement par compter moins que d’autres. La foi chrétienne affirme l’inverse : la valeur d’une personne demeure lorsqu’elle ne peut plus rien produire, lorsqu’elle dépend des autres ou lorsque ses capacités diminuent.
Chercher le bien commun, c’est donc accepter de regarder plus loin que son propre groupe, ses propres intérêts et même ses propres convictions. Le chrétien peut porter dans le débat public une vision nourrie par l’Évangile, mais ce qu’il cherche à construire ne lui est pas réservé. Il ne travaille pas seulement pour que les chrétiens vivent bien dans la cité ; il cherche ce qui peut permettre à tous d’y vivre humainement.
Être le sel de la terre
Après avoir parlé de pouvoir, de convictions, de pluralisme et de bien commun, il reste à revenir à une image très simple de Jésus. Elle ne parle ni de conquérir, ni de diriger, ni même de convaincre. Elle parle de présence.
Dans le Sermon sur la montagne, Jésus dit à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre » (Mt 5,13). L’image est étonnamment concrète. Le sel n’est pas là pour occuper tout l’espace. Il est mêlé à ce qui existe déjà. Il ne remplace pas les aliments auxquels il est ajouté, mais il leur donne du goût, les transforme et peut contribuer à leur conservation.
Cette image permet de comprendre autrement la présence chrétienne dans la cité. Le chrétien n’a pas à construire un monde séparé du monde. Il reçoit une place dans une société qui existe avant lui, avec ses richesses, ses fragilités, ses contradictions et ses désaccords. Il y apporte ce qu’il est, sans avoir besoin que tout ce qui l’entoure devienne identique à lui.
Le sel ne prend pas toute la place pour être efficace. Il est présent au milieu de ce qui existe déjà. De la même manière, la présence chrétienne peut être réelle sans être dominatrice, visible sans être conquérante, engagée sans chercher à devenir la seule manière légitime de penser la cité.
Dans le Sermon sur la montagne, Jésus dit à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre » (Mt 5,13). L’image est étonnamment concrète. Le sel n’est pas là pour occuper tout l’espace. Il est mêlé à ce qui existe déjà. Il ne remplace pas les aliments auxquels il est ajouté, mais il leur donne du goût, les transforme et peut contribuer à leur conservation.
Cette image permet de comprendre autrement la présence chrétienne dans la cité. Le chrétien n’a pas à construire un monde séparé du monde. Il reçoit une place dans une société qui existe avant lui, avec ses richesses, ses fragilités, ses contradictions et ses désaccords. Il y apporte ce qu’il est, sans avoir besoin que tout ce qui l’entoure devienne identique à lui.
Le sel ne prend pas toute la place pour être efficace. Il est présent au milieu de ce qui existe déjà. De la même manière, la présence chrétienne peut être réelle sans être dominatrice, visible sans être conquérante, engagée sans chercher à devenir la seule manière légitime de penser la cité.
« Vous êtes le sel de la terre »
Jésus ne dit pas à ses disciples : « Vous êtes la terre ». Il ne leur demande donc pas de devenir tout ce qui les entoure, pas plus qu’il ne leur demande de se tenir à distance du monde. Il dit : « Vous êtes le sel de la terre ».
Le sel a besoin d’être au contact de ce qu’il transforme. Il n’agit pas depuis l’extérieur. Il se mêle, se diffuse, disparaît même en partie comme élément distinct, tout en continuant à produire son effet. L’image suggère ainsi une présence qui n’est ni retrait ni domination.
Elle dit aussi quelque chose de la responsabilité. Être sel de la terre, ce n’est pas se demander comment prendre davantage de place. C’est se demander ce que notre présence apporte réellement à ce qui nous est confié. Une présence chrétienne peut rendre plus attentive à celui que l’on ne voit plus, rappeler la dignité de celui qui ne peut plus être performant, encourager le pardon, défendre la justice, servir la paix ou simplement créer des espaces où des personnes différentes peuvent se rencontrer.
Mais le sel ne devient pas pour autant la totalité du plat. La présence chrétienne n’a pas besoin de tout absorber pour être féconde. Elle peut agir dans une société pluraliste sans chercher à abolir le pluralisme, témoigner de l’Évangile sans transformer toute différence en menace et servir le bien commun sans exiger que tous partagent la même foi.
Le sel a besoin d’être au contact de ce qu’il transforme. Il n’agit pas depuis l’extérieur. Il se mêle, se diffuse, disparaît même en partie comme élément distinct, tout en continuant à produire son effet. L’image suggère ainsi une présence qui n’est ni retrait ni domination.
Elle dit aussi quelque chose de la responsabilité. Être sel de la terre, ce n’est pas se demander comment prendre davantage de place. C’est se demander ce que notre présence apporte réellement à ce qui nous est confié. Une présence chrétienne peut rendre plus attentive à celui que l’on ne voit plus, rappeler la dignité de celui qui ne peut plus être performant, encourager le pardon, défendre la justice, servir la paix ou simplement créer des espaces où des personnes différentes peuvent se rencontrer.
Mais le sel ne devient pas pour autant la totalité du plat. La présence chrétienne n’a pas besoin de tout absorber pour être féconde. Elle peut agir dans une société pluraliste sans chercher à abolir le pluralisme, témoigner de l’Évangile sans transformer toute différence en menace et servir le bien commun sans exiger que tous partagent la même foi.
Être présent sans se confondre
Tout au long de ce parcours, une même question est revenue sous des formes différentes : comment être pleinement présent sans se confondre avec ce qui nous entoure, et comment demeurer soi-même sans transformer cette différence en frontière ?
Le chrétien appartient à une culture. Il en reçoit une langue, une histoire, des traditions, des manières de célébrer et de penser. Mais il n’a pas à identifier cette culture au christianisme lui-même. Ce qui lui a été transmis peut être aimé, reçu et transmis à son tour sans être transformé en mesure absolue de la foi.
Il possède aussi une identité. Mais cette identité n’a de sens chrétien que si elle demeure ouverte. Une identité peut donner des racines ; elle ne devrait pas devenir une forteresse. Elle peut permettre de savoir d’où l’on vient sans décider à l’avance qui mérite d’être accueilli.
Il appartient enfin au monde dans lequel il vit. Il peut y prendre position, défendre ses convictions, participer à la vie publique et chercher ce qu’il estime juste. Mais l’Évangile ne se réduit jamais à un programme politique. Aucune organisation de la société, aucune option politique et aucune stratégie collective ne peut prétendre épuiser ce que le Christ annonce.
Et parce que la cité n’appartient pas aux seuls chrétiens, l’engagement chrétien ne peut avoir pour horizon sa prise de possession. Le chrétien est appelé à servir une cité qu’il partage avec d’autres. Il peut y apporter sa foi, ses convictions et son espérance, tout en reconnaissant que ceux qui ne les partagent pas ont eux aussi leur place, leur liberté et leur part de responsabilité dans la vie commune.
Être présent sans se confondre. Témoigner sans contraindre. Servir sans posséder. C’est peut-être là que se trouve une manière profondément chrétienne d’habiter la cité.
Le chrétien appartient à une culture. Il en reçoit une langue, une histoire, des traditions, des manières de célébrer et de penser. Mais il n’a pas à identifier cette culture au christianisme lui-même. Ce qui lui a été transmis peut être aimé, reçu et transmis à son tour sans être transformé en mesure absolue de la foi.
Il possède aussi une identité. Mais cette identité n’a de sens chrétien que si elle demeure ouverte. Une identité peut donner des racines ; elle ne devrait pas devenir une forteresse. Elle peut permettre de savoir d’où l’on vient sans décider à l’avance qui mérite d’être accueilli.
Il appartient enfin au monde dans lequel il vit. Il peut y prendre position, défendre ses convictions, participer à la vie publique et chercher ce qu’il estime juste. Mais l’Évangile ne se réduit jamais à un programme politique. Aucune organisation de la société, aucune option politique et aucune stratégie collective ne peut prétendre épuiser ce que le Christ annonce.
Et parce que la cité n’appartient pas aux seuls chrétiens, l’engagement chrétien ne peut avoir pour horizon sa prise de possession. Le chrétien est appelé à servir une cité qu’il partage avec d’autres. Il peut y apporter sa foi, ses convictions et son espérance, tout en reconnaissant que ceux qui ne les partagent pas ont eux aussi leur place, leur liberté et leur part de responsabilité dans la vie commune.
Être présent sans se confondre. Témoigner sans contraindre. Servir sans posséder. C’est peut-être là que se trouve une manière profondément chrétienne d’habiter la cité.
Habiter le monde autrement
Le baptême ne fait pas du chrétien un spectateur du monde. Il ne l’installe pas à distance de la société pour lui permettre de préserver sa foi à l’abri des réalités humaines. Il l’envoie au milieu des autres, dans une histoire qu’il partage avec eux, avec ses conflits, ses fragilités, ses injustices mais aussi ses possibilités de rencontre et de construction commune.
Mais cette présence ne signifie pas davantage que le chrétien aurait reçu un mandat pour conquérir le monde. L’Évangile ne lui confie pas la mission de prendre possession de la cité, de rendre toute société chrétienne ou de faire de ses propres convictions l’unique horizon du bien commun. Le baptême ne fait pas du chrétien un spectateur du monde. Mais il ne lui donne pas non plus le mandat de le conquérir.
Il lui apprend à y être autrement.
Autrement, cela peut vouloir dire travailler avec sérieux lorsque personne ne nous regarde, prendre soin d’une personne fragile, participer à la vie de son quartier, s’engager dans une association, exercer une responsabilité avec le souci de ceux qui en dépendent. Cela peut aussi vouloir dire prendre publiquement position lorsqu’une situation l’exige, défendre une conviction que l’on estime juste, accepter le débat et continuer à dialoguer avec celui qui ne pense pas comme nous.
Cela suppose surtout de renoncer à une certaine idée de la réussite. Dans la cité comme ailleurs, nous pouvons parler sans être entendus, argumenter sans convaincre, proposer sans obtenir gain de cause. Accepter de ne pas convaincre n’est pas nécessairement renoncer à ses convictions. C’est reconnaître que l’autre demeure libre, et que la vérité que nous cherchons ne devient pas plus vraie parce que nous avons réussi à l’imposer.
Alors l’engagement chrétien peut retrouver son véritable centre : non pas la défense d’un territoire, d’une identité ou d’un pouvoir, mais le service des personnes et la recherche du bien commun. Il ne s’agit pas de demander d’abord ce que la cité peut apporter aux chrétiens, mais ce que nous pouvons apporter à la cité que nous partageons avec tous.
Cette manière d’habiter le monde demande du discernement. Elle demande de savoir ce qui relève de la foi et ce qui relève de nos choix personnels, de distinguer le témoignage de la contrainte, la conviction de l’idéologie, l’enracinement de l’enfermement. Elle demande aussi d’accepter que la présence chrétienne puisse prendre des formes très différentes selon les personnes, les lieux et les situations.
Le chrétien n’a donc pas à choisir entre disparaître du monde et chercher à le posséder. Il peut y être présent, avec ce qu’il croit, ce qu’il espère et ce qu’il reçoit de l’Évangile, tout en laissant aux autres leur liberté et leur place. Il ne lui est pas demandé de conquérir la cité, mais de l’habiter.
Et cette habitation devient alors une responsabilité très concrète : quelle place est-ce que je prends parmi les autres ? Qu’est-ce que ma présence apporte ? Qui est-ce que je regarde ? Qui est-ce que je laisse de côté ? Qu’est-ce que je défends, et au nom de quoi ?
Car finalement, être chrétien dans la cité ne consiste peut-être pas d’abord à chercher comment changer le monde. Il commence par une manière de vivre au milieu de ceux qui l’habitent déjà.
Mais cette présence ne signifie pas davantage que le chrétien aurait reçu un mandat pour conquérir le monde. L’Évangile ne lui confie pas la mission de prendre possession de la cité, de rendre toute société chrétienne ou de faire de ses propres convictions l’unique horizon du bien commun. Le baptême ne fait pas du chrétien un spectateur du monde. Mais il ne lui donne pas non plus le mandat de le conquérir.
Il lui apprend à y être autrement.
Autrement, cela peut vouloir dire travailler avec sérieux lorsque personne ne nous regarde, prendre soin d’une personne fragile, participer à la vie de son quartier, s’engager dans une association, exercer une responsabilité avec le souci de ceux qui en dépendent. Cela peut aussi vouloir dire prendre publiquement position lorsqu’une situation l’exige, défendre une conviction que l’on estime juste, accepter le débat et continuer à dialoguer avec celui qui ne pense pas comme nous.
Cela suppose surtout de renoncer à une certaine idée de la réussite. Dans la cité comme ailleurs, nous pouvons parler sans être entendus, argumenter sans convaincre, proposer sans obtenir gain de cause. Accepter de ne pas convaincre n’est pas nécessairement renoncer à ses convictions. C’est reconnaître que l’autre demeure libre, et que la vérité que nous cherchons ne devient pas plus vraie parce que nous avons réussi à l’imposer.
Alors l’engagement chrétien peut retrouver son véritable centre : non pas la défense d’un territoire, d’une identité ou d’un pouvoir, mais le service des personnes et la recherche du bien commun. Il ne s’agit pas de demander d’abord ce que la cité peut apporter aux chrétiens, mais ce que nous pouvons apporter à la cité que nous partageons avec tous.
Cette manière d’habiter le monde demande du discernement. Elle demande de savoir ce qui relève de la foi et ce qui relève de nos choix personnels, de distinguer le témoignage de la contrainte, la conviction de l’idéologie, l’enracinement de l’enfermement. Elle demande aussi d’accepter que la présence chrétienne puisse prendre des formes très différentes selon les personnes, les lieux et les situations.
Le chrétien n’a donc pas à choisir entre disparaître du monde et chercher à le posséder. Il peut y être présent, avec ce qu’il croit, ce qu’il espère et ce qu’il reçoit de l’Évangile, tout en laissant aux autres leur liberté et leur place. Il ne lui est pas demandé de conquérir la cité, mais de l’habiter.
Et cette habitation devient alors une responsabilité très concrète : quelle place est-ce que je prends parmi les autres ? Qu’est-ce que ma présence apporte ? Qui est-ce que je regarde ? Qui est-ce que je laisse de côté ? Qu’est-ce que je défends, et au nom de quoi ?
Car finalement, être chrétien dans la cité ne consiste peut-être pas d’abord à chercher comment changer le monde. Il commence par une manière de vivre au milieu de ceux qui l’habitent déjà.
Être chrétien dans la cité,
ce n’est pas chercher à la posséder.
C’est apprendre à l’habiter autrement.
ce n’est pas chercher à la posséder.
C’est apprendre à l’habiter autrement.